Drogue et guerre civile

AN

Intervention aux XVIèmes Journées de REIMS pour une clinique du toxicomane « Politique et Interprétation », 28/29 Novembre 1997, REIMS

Il y a 100 ans, la psychanalyse est née de ce qui pouvait s’entendre de la parole de l’hystérique : la nature signifiante du symptôme.

Je propose une interprétation de la politique de santé publique en matière de toxicomanie ; une interprétation à propos de cet isomorphisme qui lierait une symptomatologie à la pratique thérapeutique inventée à son encontre.

La question est : que nous enseigne en matière de toxicomanie la politique de soins aujourd’hui ?

La politique, c’est la substitution. Substitution de drogue, mais aussi substitution d’organe, de travail, de conjoint… et de politique. Le Réel est ce qui revient toujours à la même place.

 

Le bilan de l’introduction massive de la Buprénorphine à Haut Dosage en France l’an dernier est clair. Toutes les études le confirment : le subutox soigne la société, il réduit spectaculairement la délinquance induite, il draine les toxicomanes vers la médecine et pacifie la perception médiatique de l’héroïnomanie.

Autrement dit, le capitalisme avancé a gagné la guerre à la drogue, qui n’a plus lieu d’être, puisqu’il est le grand bénéficiaire de la maintenance de comportements toxicomaniaques.

De quelle guerre naît le sujet à la toxicomanie ?

Le point d’émergence de la haine ordinaire, nous dit Jacques Lacan, se situe dans le stade du miroir. Avec le miroir, l’accès de l’enfant à son image spéculaire, à une image unifiante et totalisante passe par l’Autre, par la reconnaissance de la mère : « C’est toi ; c’est moi ».

C’est comme autre que le petit homme se reconnaît dans le miroir. La division du Sujet s’origine de cette captation imaginaire, dés son entrée au champ de l’Autre. Il y a là une rivalité qui est structurelle, constituante du sujet.

Cette haine inaugurale du rapport à l’autre se présentifie à chaque fois que le sujet est appelé à se constituer comme objet de désir, car, « on a pas le choix : notre désir, c’est le désir de l’Autre ».

 Le docteur Adnan Houbballah[1] est un psychanalyste libanais, le seul qui soit resté à Beyrouth durant la guerre civile. Jusqu’au jour où une bombe de calibre 155 s’est invitée dans son cabinet.

Qu’en est-il de ce Réel refoulé qui fait retour par la fenêtre ?  Il écrit : « Chaque individu, chaque citoyen porte en lui le germe d’une guerre civile, virus endormi, endémique, qui attend le moment opportun et l’environnement propice au déclenchement d’une maladie contagieuse ».

 Sigmund Freud invente le mythe du père de la horde primitive pour situer en quoi la loi symbolique règle le rapport à l’autre.

A l’origine des temps existait une horde dont le chef mâle régnait sur tous les membres, possédait tous les biens et toutes les femmes.

Les jeunes mâles se sont révoltés et l’ont tué. Il s’ensuivit une guerre fratricide, les hommes s’entre-tuant les uns les autres afin d’empêcher quiconque d’entre eux de jouir des prérogatives du vieux mâle.

Par la suite, pris de remords et de craintes, les jeunes mâles mangèrent le corps du vieux chef lors d’un repas totémique, et l’investirent du nom de Père.

Le fantasme de rivalité fratricide est en chacun de nous. Il s’articule autour du meurtre du Père symbolique et d’un plus-de-jouir inaccessible.

La fonction médiatrice du nom du père instaure la loi et met un terme à la jouissance illimitée. La loi patriarcale veille à l’interdit de l’inceste.

Les toxicomanes témoigneraient d’un dérèglement de cet ordre symbolique. Les conditions d’exercice de la fonction paternelle au sein des familles restreintes que nous connaissons aujourd’hui, familles reconstituées ou monoparentales, pourraient augurer d’un monde sans père(s).

Non pas tant le père biologique, écrit Jean-Pierre Lebrun[2] , mais le père symbolique, qui a laissé sa place à l’ex-pert de la science.C’est que notre rapport au monde à l’aube du 3ème millénaire est médiatisé par l’image, et notre social, marqué par les implicites du discours techno-scientifique sécrète une adhésion insue à un monde sans limite et autorise la contrevenance aux lois du langage qui nous spécifient comme humains.

Toute une part de la réalité échappe à la symbolisation, et à l’adolesc(i)ence le Sujet est invité à s’enliser dans l’Imaginaire. En cela, la toxicomanie est en quelque sorte la réponse du berger à la bergère, puisque le toxicomane interpelle un social conforme aux implicites scientifiques véhiculés par la réalité médiatique.

La politique de soins en toxicomanie nous enseigne un Sujet post-moderne en défaut de symbolique.

L’interprétation serait de ne pas être dupe de la substitution, qui participe à un sujet directement commandé par l’objet que pourtant il contribue à produire.

Ce qu’écrit le discours du capitaliste :

 

(S) le sujet               fait produire        au savoir (S2)

hors maîtrise (S1)                         le plus-de-jouir(a)

[1] Le virus de la violence, Adnan HOUBBALLAH, Albin MICHEL, 1996, PARIS.

[2] Un monde sans limite, Jean-Pierre LEBRUN, érès éditions, 1997, PARIS.

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