Inhibition, Symptôme et Angoisse

Inhibition-Symptôme-Angoisse_Lacan

En 1926, avec « I.S.A. », Freud opère donc un retournement dans sa conception des symptômes névrotiques : c’est l’angoisse de castration qui est à l’origine du refoulement, et non l’inverse. L’angoisse de castration est le moteur du déploiement du complexe d’Oedipe, ou pour le dire autrement, du procès en subjectivation de l’être parlant. L’angoisse de castration est le prototype même de toute angoisse, c’est une angoisse originaire, constitutive, qui s’éprouve dès le traumatisme de la naissance, et en cela, elle est aussi angoisse de séparation.

C’est donc cette angoisse qu’illustre la phobie, qu’elle présentifie, ou qu’elle met en scène, elle en est le symptôme central. C’est pourquoi la phobie ne constitue pas une névrose en terme nosographique, en tant qu’entité clinique : c’est un accident de parcours, qui court-circuite le refoulement. Dans l’hystérie ou l’obsession, le refoulé induit par l’angoisse fait retour dans le corps ou dans la pensée. Alors qu’avec le mécanisme phobique, l’angoisse, non refoulée, va se fixer, se condenser, directement, sur un élément de l’environnement immédiat, familier, habituel, situation, objet ou être vivant que l’on appelle l’objet phobique. Avec la phobie, l’angoisse n’est pas sans objet, c’est d’ailleurs ce qui en fait son économie, sa facilité, pour ne pas dire son universalisme. Pas sans objet dans le sens aussi, que l’objet phobique vient lui souligner le pas sans, c’est-à-dire la place du manque : le mécanisme phobique consiste à tenter de masquer, de boucher ou de borner l’angoisse de castration fondamentale du sujet parlant.

Avec Le petit Hans, Freud nous apprend que la phobie est la preuve expérimentale de l’angoisse de castration, sa manifestation la plus épurée, la plus directe. La phobie met en scène cette angoisse au cœur de l’Oedipe, une mise en scène confinée dans un espace éminemment subjectif, un espace délimité, balisé par l’objet phobique. Il n’est sans doute pas indifférent qu’Herbert Graf devienne un célèbre metteur en scène d’opéra, comme pour perpétuer le spectacle du drame de la castration. Dans une interview à la fin de sa vie, alors qu’il ne se souviendrait plus de sa rencontre avec Freud, il déclare : la profession de metteur en scène d’opéra telle que nous la connaissons, elle n’existait tout simplement pas. Plus encore, il n’y avait pas d’école, pas de cursus. J’avais à l’inventer. En ce sens, on peut dire que l’analyse du petit Hans fut une analyse réussie.

Trente ans après « I.S.A. », soit en 1956, l’objet est devenu lui-même une notion centrale de la théorie psychanalytique, notamment anglo-saxonne. Et d’abord l’objet génital, conçu comme le parfait partenaire d’une relation sexuelle mature, comme l’idéal d’un harmonieux développement psychique. La relation entre le sujet et l’objet est au cœur de la pratique de la cure de nombreux analystes, à l’image des théorisations sur la relation mère-enfant, ou entre l’analyse et son patient qui fleurissent à l’époque. C’est en cette année 1956 que Jacques LACAN va tenir son séminaire sur La relation d’objet, dans lequel il va mettre à mal cette conception duelle et normative de l’analyse (qu’il avait déjà bien entamée auparavant). C’est cette notion d’objet, à laquelle nous conduit la phobie, que nous commencerons d’interroger aujourd’hui.

Cette même année 1956, François PERRIER publie Phobies et hystérie d’angoisse, un article que l’on retrouve dans La Chaussée d’Antin, publié chez Albin MICHEL. Il reprendra quelques éléments à propos de la phobie dans une intervention à Lille, en janvier 1969, sur l’initiative d’Albert DESTOMBES, intitulée « Savoir et Praxis analytique », que l’on peut lire dans le numéro 45/46 de la revue Clinique Méditerranéenne. François PERRIER inaugure le questionnement de cette exclusivité de l’objet au sein de la vie psychique, puisque LACAN, lui, ne débutera son séminaire qu’à la fin du mois de novembre 1956.

Pour la petite histoire, PERRIER est alors un jeune et brillant chef de service à l’Hôpital Saint Anne, âgé de 34 ans. Après une première analyse avec Maurice BOUVET, il quitte l’orthodoxe Société Psychanalytique de Paris en 1953, pour rejoindre LACAN, avec qui il entame un contrôle avant de s’allonger sur son divan en cette année 1956. Vous connaissez peut-être l’intensité de la relation entre les 2 hommes, et ses péripéties, puisque c’est au domicile même de François PERRIER que LACAN fonde en 1964 L’Ecole Freudienne ; mais aussi, c’est chez lui que PERRIER, 5 ans plus tard, fonde Le 4ème Groupe, avec Pierra AULAGNIER et VALABREGA, inaugurant une longue série de dissidence lacanienne.

PERRIER rappelle que si la phobie n’est pas le symptôme pathognomonique d’une entité nosographique définie, elle est par contre toujours le témoin, à l’intérieur d’une névrose, d’une phase évolutive du sujet, pour lequel se pose, dans l’angoisse, la question d’une identification structurante. Le surgissement de la phobie, quelque soit son contexte, répond à une problématique identificatoire triangulaire, prototype de la situation hystérique. Ainsi, pour le petit Hans, il s’agit pour lui de tenter, par le biais d’une identification partielle et inconsciente à la mère, d’atteindre l’objet homosexuel de son désir, c’est-à-dire son père, auquel il manque à s’identifier.

La phobie n’est plus dès lors un mode de fixation secondaire de l’angoisse, mais l’expression même d’une angoisse hystérique, d’un conflit bloqué sur le plan de l’imaginaire : le phénomène phobique est l’expression et le témoignage d’une expérience primaire d’emblée irréductible et d’abord ineffable, expérience de captation passivante par une image ou une situation imaginaire, expérience qui impose, démontre et dénonce l’angoisse qu’elle définit.

PERRIER va ainsi promouvoir la notion d’image phobique à l’encontre de celle de l’objet. Et, à première vue, qu’il s’agisse d’une situation, d’un objet ou d’un être vivant, le matériel phobogène est toujours perçu par le sujet comme un élément extérieur et hétérogène. A un moment fécond de son histoire, un moment de restructuration subjective, le sujet phobique va conférer à un élément, un événement ou une représentation jusqu’alors banal, familier, la valeur d’une révélation, ou d’une intrusion significative.

PERRIER propose de substituer à la notion d’objet, celle d’image ou de situation imaginaire, afin de rendre compte des caractéristiques de figurabilité, de condensation et de déplacement propres au rêve. Pour le petit Hans, le cheval est successivement le père castrateur, le père qui tombe, la femme enceinte, etc.

La lecture du texte de Freud indique assez bien l’identification de Hans à sa mère, et dès lors l’énigme posée par l’arrivée de la petite sœur Anna. Entre un père copain et une mère castratrice, Hans est en déshérence identificatoire depuis la naissance d’Anna : qui suis-je maintenant qu’Anna est là ?  Mais aussi : qu’est-ce qu’un père, une mère, un homme ou une femme, un garçon ou une fille, un pénis ou…ou rien ?  Rien écrit FREUD sur ce dernier point : sur la voie de postuler le vagin, il ne pouvait pourtant pas résoudre l’énigme, puisqu’à sa connaissance n’existait rien de semblable à ce que son pénis réclamait. C’est à cette absence de « signifiant femelle », pour reprendre l’expression de LACAN, à laquelle est confronté Hans, et qui fait du cheval l’image projective de son Moi aux prises avec l’angoisse sexuelle qui le tarabuste.

L’angoisse surgit ainsi de la mise à mal d’une identification narcissique, à l’occasion d’un événement particulièrement significatif pour le sujet, qui va venir bouleverser les relations imaginaires dont il se supportait jusqu’alors à défaut d’assisse symbolique. Et si l’angoisse se perpétue, c’est parce que c’est dans cet imaginaire qui l’aliène que le sujet va chercher vainement la solution à son problème, à défaut d’entendre la vérité sous-jacente à son propre discours. La vraie fausse solution phobique consiste ainsi, à l’occasion du surgissement d’un réel sexuel énigmatique, à tenter de le symboliser par l’image. D’où cette proximité avec le fétiche dont parlera LACAN.

La fascination qu’exerce l’image phobique sur le sujet révèle par contre coup l’intensité de la relation narcissique qui les unit tous deux, sur le modèle des identifications imaginaires antérieures. Délogé d’un illusoire confort identitaire, le sujet à la phobie se trouve démuni de matériau symbolique adéquat, et il a recours à l’imaginaire afin de réorganiser une réalité qui tienne avec cette nouvelle donne dans le réel. L’image phobique vient ainsi recouvrir un manque dans le symbolique, l’image phobique se substitue à l’innommable, à l’irreprésentable, c’est pourquoi elle s’origine bien souvent de la préhistoire mythique du sujet, et qu’elle s’apparente au totem comme au fétiche. D’une façon générale, c’est l’aliénation du sujet par la parole qui détermine immanquablement un réel indicible, irréductible, impossible ; et la phobie est l’expression la plus directe de cette proximité avec ce réel même.

Le 21 novembre 1956, LACAN introduit son séminaire sur La relation d’objet et les structures freudiennes par un rappel de son Schéma appelé par la suite Schéma L, institué au départ de l’analyse : c’est le rapport de parole virtuel par quoi le sujet reçoit de l’Autre son propre message, sous la forme d’une parole inconsciente. Autrement dit, le sujet, l’analysant, invité à la règle de la libre association ; à l’écoute de ses propres productions inconscientes, lapsus, rêves, symptômes et autres actes manqués ; peut entendre l’inconscient qui le parle, qui l’institue sujet parlant. Le sujet s’adresse à un a’utre, qui n’est autre qu’un semblable du Moi, instance imaginaire, par laquelle il se vit et à laquelle il est irrémédiablement aliéné. L’être parlant n’a pas d’autre choix que de s’adresser au semblable, à un autre à son image, s’il veut se faire entendre. C’est ainsi que Dieu créa la femme à l’image de l’homme…

La relation d’objet, duelle, telle qu’elle est alors décrite par la doxa analytique, se rapporte à la ligne a-a’ du Schéma L, soit la relation imaginaire qu’entretien le Moi avec le semblable. D’où la dérive de certaines pratiques de cures dites aujourd’hui psychothérapiques, qui promeuvent l’identification à l’analyste comme ultime et idéal stade de développement psychique.

Si PERRIER déconstruit l’objet au profit de l’image, LACAN effectue un retour à FREUD. Dès les Trois essais sur la théorie de la sexualité, FREUD insiste sur le caractère irrémédiablement perdu de l’objet. Tout objet n’est qu’objet à retrouver, et même le fameux objet génital n’est que à un stade avancé de maturation des instincts, l’objet retrouvé du premier sevrage, l’objet qui a été d’abord le point d’attache des premières satisfactions de l’enfant.

            Bien plus, à l’instar du déroulement de la pulsion, qui rate immanquablement son plein accomplissement afin de se perpétuer, l’objet retrouvé diffère irrémédiablement de l’objet perdu. C’est en ce sens que la notion d’objet introduit non pas à une illusoire normalisation, mais à un rapport profondément conflictuel avec son monde.

La notion d’objet apparaît ainsi chaque fois qu’entre en jeu la notion de réalité, cette réalité qui précisément se révèle conflictuelle. Si le principe de plaisir et le principe de réalité s’impliquent et s’incluent l’un dans l’autre dans un rapport dialectique, il n’en reste pas moins qu’il y a une béance. Le principe de plaisir, originairement hallucinatoire, ne peut se confondre au principe de réalité, sorte d’ « usine à symbolique » tentant de rendre compte du Réel.

La seule relation entre le sujet et l’objet qui puisse être non seulement directe et sans béance, mais qui est littéralement équivalente de l’un à l’autre, c’est la relation en miroir : c’est le moment où l’enfant reconnaît sa propre image. Le stade du miroir décrit par LACAN illustre le caractère conflictuel de la relation duelle entre la perception intime qu’a le sujet de lui-même avec cette image à laquelle il est sommé de s’identifier. Cette identification à l’image du miroir souligne l’ambivalence de certaines relations fondamentales du sujet, dans lesquelles le sujet se fait objet pour un autre.

Dès lors, la relation d’objet s’inscrit dans une quête perpétuelle, une recherche d’un Graal halluciné, avec lequel le sujet entretien une relation identificatoire toute imaginaire. C’est donc en tant que manque que l’objet se présentifie au sujet : jamais, dans notre exercice de la théorie analytique, nous ne pouvons nous passer d’une notion du manque de l’objet comme central. Ce n’est pas un négatif, mais le ressort même de la relation du sujet au monde. C’est, à contrario, ce que nous enseigne le phobique, par la création d’un objet pour l’angoisse, un objet destiné à focaliser l’angoisse fondamentale du sujet.

 

 

 

Christian Colbeaux (15/02/2004)

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