La véritable histoire de Sergueï Constantonovitch PANKEJEFF

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L’Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, sous titré l’homme aux loups, est la 5ème des grandes psychanalyses de Freud qui la rédige à l’automne 1914. Elle ne sera publiée qu’après guerre, en 1918.

L’histoire de ce cas clinique est remarquable à plus d’un titre. D’abord parce que la psychanalyse entreprise par Freud avec ce jeune aristocrate russe de 23 ans se déroule de janvier 1910 jusqu’au mois de juillet 1914, soit 4 ans ½, une durée exceptionnelle pour l’époque, puisqu’à raison d’une séance quotidienne, les cures s’effectuaient habituellement en quelques mois. Cette exception n’est pas sans incidence, et nous verrons que l’homme aux loups restera pendant près de 70 ans dans les arcanes de la psychanalyse. Tout au long de sa vie, il fera l’objet de la sollicitude de la communauté psychanalytique internationale, recevant volontiers les analystes de passage à Vienne.

C’est là une autre singularité de cette histoire, puisque nous avons accès à toute une somme de documents sur la longue vie de cet homme qui se prenait pour le fils préféré de Freud. Au début des années 80, deux ouvrages importants paraissent presque simultanément en français :

– celui de Muriel GARDINER, L’homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, qui regroupe une nouvelle traduction du texte freudien, le Supplément rédigé par sa seconde psychanalyste, Ruth MACK BRUNSWICK, le compte rendu des entretiens de Muriel GARDINER avec l’homme aux loups de 1936 jusque sa mort, et aussi les Mémoires et le Souvenir de Freud écrit par le Wolfmann lui-même à la fin de sa vie.

-celui de Karin OBHOLZER, Entretiens avec l’homme aux loups, une psychanalyse et ses suites. Cette journaliste viennoise rend compte dans ce livre d’une quarantaine d’heures d’enregistrement de ses entretiens avec l’homme aux loups de 1973 à 1979.

Wolfmann est sans doute le cas le plus célèbre de Freud, celui sur lequel les analystes ont le plus écrit. Lacan lui consacrera son tout premier séminaire, tenu en 1953 dans son cabinet de la rue de Lille. Les Archives Freud, institution américaine, envoyaient chaque été le Dr EISSLER s’entretenir quotidiennement avec l’homme aux loups, au cours des 20 dernières années de sa vie. Les centaines d’heures d’enregistrements effectuées ne sont pas disponibles.

Cette courte présentation nous introduit ainsi d’emblée à la problématique de cet homme aux analystes, celle du transfert et du désir de l’analyste, sur laquelle nous reviendrons.

Aujourd’hui, je me contenterais de dresser à grands traits le portrait de cet homme, qui fut par ailleurs un amateur éclairé de peinture et un peintre du dimanche tout au long de sa vie.

 

L’histoire de l’homme aux loups se fond dans celle du XXème siècle, dont il vécut toutes les tragédies et les vicissitudes. C’est en cela aussi que réside l’exemplarité de ce cas, qui illustre à merveille les mutations de la subjectivité à l’ère post-industrielle. Miroir des analystes, l’homme aux loups interroge ainsi jusque la nosographie psychiatrique même, et bien qu’il soit en quelque sorte connu maintenant sous toutes les coutures, le diagnostic de ce qui l’affectait hésite encore entre névrose, psychose et état limite.

Sergueï Constantinovitch PANKEJEFF de son vrai nom, est né le 24 décembre 1886, jour de Noël en Russie orthodoxe selon le calendrier Julien, soit le 6 janvier 1887 pour notre calendrier Grégorien. Il naît dans la propriété d’une famille aristocratique aux temps des tsars, dont la fortune provient d’immenses terres agricoles. Son père est un richissime avocat, militant libéral, atteint d’une PMD soignée par Emil KRAEPELIN à MUNICH. Tous les 2 ou 3 ans, il séjourne quelques mois dans le sanatorium du célèbre professeur pour des accès de mélancolie. Entre temps, il était volontiers hypomaniaque. Il décédera à MOSCOU à l’âge de 49 ans d’une overdose de barbituriques. Sergueï est alors âgé de 21 ans.

Sa mère est une riche héritière, entourée de domestiques, hypocondriaque et obsessionnelle, religieuse à l’excès et distante vis à vis de ses enfants. Sergueï l’accueillera chez lui à VIENNE en 1938 jusque sa mort, en 1953 à l’âge de 89 ans. Les parents sont le plus souvent en voyage, en Russie ou en Europe, et reçoivent beaucoup dans leur résidence d’été au bord de la Mer Noire. Les enfants sont élevés par des domestiques, dont Nanïa, paysanne serve, avec laquelle il dormit jusque l’âge de 8 ans.

Quand il est âgé de 5 ans, la famille déménage en ville, à ODESSA, en face du Jardin Municipal. Peu après, son père achète une grande propriété de 52000 hectares dans les environs, comprenant forêts, étangs, lacs et marécages. Chaque année s’y tient une fête rurale, ainsi qu’une chasse aux loups. L’élevage de moutons se fait à grande échelle, et Sergueï se souviendra de la mort de près de 200 000 moutons à la suite d’une vaccination fatale.

Sergueï a une sœur de 2 ans ½ son aînée, Anna. Elle est l’enfant préféré de son père, précoce et brillante intellectuellement. Elle se conduit comme un garçon manqué et préfère la lecture aux poupées. Livrée à elle-même et aux domestiques, elle commence à jouer à la grande sœur qui fait l’éducation de son frère cadet, écrit l’homme aux loups dans ses Mémoires, sans doute en référence à leurs jeux sexuels. Adolescente, elle s’enferme dans le laboratoire scientifique qu’elle s’est fait installer dans la propriété familiale, et elle vit volontiers hors du monde. Obsédée par ce qu’elle considère comme un manque de beauté, elle éconduit de nombreux prétendants en les soupçonnant d’en vouloir à sa fortune. Durant l’été 1906, Anna entreprend un voyage dans le Caucase, auprès d’une tante maternelle. Invité à la suivre, Sergueï se défile. Elle s’empoisonne au Mercure, souffre de violentes douleurs qu’elle taît durant 2 jours avant d’agoniser durant 2 semaines en regrettant son geste. En voyage en Europe, la mère n’assiste pas aux funérailles.

La famille paternelle s’apparente à celle des KARAMAZOF, célèbre roman de DOSTOIVESCKI : le grand-père, devenu alcoolique après le suicide de son épouse, dispute la fiancée de l’un de ses fils, qu’il répudiera et déshéritera. Militaire de carrière, celui-ci sera élu Député à la DOUMA avant la révolution de 1917. L’aîné est lui un grand commis de l’état à MOSCOU, alors que le cadet, Pierre, est suivi par le professeur KORSAKOFF à MOSCOU pour une paranoïa avec délire de persécution. Il vit en ermite dans sa grande propriété en Crimée, totalement coupé du monde. Il est ravitaillé par des domestiques dont il ne s’approche pas, et qui découvrent son cadavre en décomposition un jour de 1910 : un millionnaire mangé par les rats titrent alors les journaux. L’homme aux loups héritera d’un 1/3 de sa fortune.

 

Sergueï est un enfant tranquille, flegmatique, jusque l’arrivée d’une gouvernante anglaise un peu frivole, Miss OWEN, alors qu’il est âgé de 4 ans environ. Les parents en voyage à l’étranger pour quelques mois découvrent à leur retour un enfant nerveux, irritable, colérique. Melle Elisabeth, la gouvernante française qui la remplace l’initie aux contes de GRIMM.

Plus tard, il est scolarisé à domicile avec des précepteurs qui lui apprennent entre-autres le russe, l’allemand et le français. A l’âge de 13 ans, il a déjà lu les plus grands auteurs russes contemporains, DOSTOIVESKI, TOURGUENIEV, POUCHKINE et LERMONTOV, poète, et auteur d’un roman d’aventure psychologique intitulé Un héros de notre temps, dont il fait son héros.

Il obtient son baccalauréat en 1905, à l’âge de 18 ans. Il prend alors une année sabbatique, il accompagne sa mère et sa sœur qui se rendent dans un sanatorium à BERLIN, puis poursuit sa route durant cet hiver 1905/1906 en Italie, à PARIS, LONDRES avant de revenir à BERLIN puis ODESSA. Au printemps 1907 il reprend la route sur les traces de sa sœur suicidée dans le Caucase en compagnie d’un homme d’affaire d’origine française, ami de son père. Il réussit néanmoins son examen d’entrée en première année de Droit et tente de poursuivre ses études à PETERSBOURG, accueilli par un oncle maternel.

De 1907 à 1909, il est profondément malade et consulte moult psychiatres célèbres à MOSCOU, PETERSBOURG, MUNICH et BERLIN. Il séjourne aussi régulièrement en sanatorium. C’est dans celui de KRAEPELIN, à MUNICH, qu’il rencontre Térésa, une infirmière de près de 10 ans son aînée, une femme divorcée d’un médecin et mère d’une petite-fille. Début 1910, son médecin personnel l’accompagne à VIENNE où il est analysé par FREUD jusqu’en juillet 1914, terme que FREUD imposa à son patient afin d’endiguer une résistance exceptionnelle à la règle analytique. Seul à VIENNE avant d’être rejoint plus tard par Térésa, Sergueï poursuit ses études de Droit par correspondance. De retour en Russie, il se marie et séjourne à MOSCOU avant d’obtenir au printemps 1915 le Diplôme d’Etat de la Faculté de Droit d’ODESSA. La révolution soviétique se déclenche à l’automne 1917, l’Ukraine proclame son indépendance, ODESSA est occupée par les troupes allemandes et autrichiennes au printemps 1918, puis reprise par les alliés français et anglais 6 mois plus tard. Dans ce contexte, il parvient après quelques péripéties à rejoindre Térésa, venue assister aux derniers instants de sa fille, qu’elle avait confié à son frère à FRIBOURG.

En septembre 1919, le couple s’installe définitivement à VIENNE, et FREUD le reçoit de nouveau jusqu’au printemps. Ruiné, Sergueï survit grâce à l’aide financière de FREUD, et par la suite, recevra jusque la fin de sa vie des aides de l’Association Psychanalytique Internationale, estimées à 4000 nouveaux francs par mois en 1973. Sergueï Constantinovitch devient un docile employé aux écritures d’une société d’assurances viennoise, poste qu’il occupera jusque sa retraite en 1950, à l’âge de 63 ans.

L’année 1938 est l’année fatale de ses mémoires, c’est l’Anschluss, l’Allemagne nazie envahit l’Autriche et Térésa se suicide par le gaz dans leur petit appartement viennois. Après guerre, l’homme aux loups publiera quelques articles sur des sujets philosophiques et artistiques, abordés selon un point de vue psychanalytique. A partir de 1958 il commence à rédiger ses Mémoires sur l’incitation de Muriel GARDINER, psychanalyste émigrée aux Etats Unis, qu’il connaît depuis 1927. En juillet 1977, l’homme aux loups est atteint d’une pneumonie et de problèmes cardiaques. Il est confortablement hospitalisé au sein de l’hôpital psychiatrique municipal, dans le service du Dr Wilhelm SOLMS, qui le soigne depuis plusieurs années. Sergueï Constantinovitch PENKEJEFF décède à VIENNE le 7 mai 1979 à l’âge de 92 ans.

En dehors de la névrose infantile, qui fait l’objet de l’attention de FREUD, l’homme aux loups a connu une première dépression grave à la suite du décès de sa sœur Anna, avec laquelle j’avais un contact psychique étroit et que je considérais comme mon unique camarade, écrit-il. En proie à des idées suicidaires, il se replie sur lui-même et abandonne ses études à l’Université. Durant l’année 1907, il consulte à MOSCOU, puis le professeur BECHTEREV à PETERSBOURG qui diagnostique une neurasthénie et tente un traitement hypnotique peu convaincant.

Début 1908, il se rend à MUNICH en compagnie de son médecin personnel afin de consulter le psychiatre de son père, le professeur KRAEPELIN. Il séjourne 4 mois dans le sanatorium du maître où, dès le premier soir, à la faveur d’un bal costumé, il rencontre Térésa.

La dépression récidive avec le décès de son père en 1909. L’homme aux loups se rend de nouveau auprès de KRAEPELIN à MUNICH, qui l’éconduit. Quelques temps après, il est à BERLIN, pour consulter le professeur ZIEHEN. Il passe l’hiver 1908 dans un sanatorium des environs. Sa mère et sa tante l’accompagnent, logées dans une pension voisine.

Au printemps 1909, son état de santé se dégrade encore, et il se révèle incapable de toute décision et de toute action. Il se confie au Dr DROSNES à ODESSA qui s’initie à la psychanalyse : il fut assez perspicace pour se rendre compte qu’il n’était pas en mesure de mener à bien à lui tout seul un traitement psychanalytique note notre homme dans ses Mémoires. Le Dr DROSNES fondera en 1911 la Société Psychanalytique de Russie. Pour l’heure, il se met en route avec son jeune patient et l’aide d’un étudiant en médecine afin de consulter le professeur FREUD à VIENNE et le Dr DUBOIS à GENEVE.

Sergueï rencontre FREUD pour la première fois en janvier 1910 : je fus si impressionné et enthousiasmé par sa personnalité que je m’étais décidé définitivement à me faire analyser par FREUD        La cure se termine en juillet 1914, quelques jours après l’assassinat à VIENNE de l’Archiduc François Ferdinand, héritier du trône d’Autriche. Il rentre en Russie après un détour auprès de Térésa en Allemagne quelques heures seulement avant la déclaration des hostilités entre l’empire allemand et l’empire de toutes les russies.

Fils unique, l’homme aux loups est exempté d’office du service militaire. Il parvient même à obtenir une autorisation d’entrée pour Térésa, considérée comme une ennemie étrangère. Le couple se marie quelques semaines plus tard. La révolution bolchevique ruine le jeune aristocrate, qui retourne définitivement à VIENNE avec Térésa en septembre 1919. FREUD entreprend une seconde analyse de l’homme aux loups entre novembre 1919 et février 1920.

Par la suite, FREUD adressera son patient à l’une de ses élèves, le Dr Ruth MACK BRUNSWICK qui l’analysera une nouvelle fois d’octobre 1926 à février 1927. Durant quelques années, Sergueï continue à la consulter de façon irrégulière. Il la rejoint durant l’été 1938 à PARIS puis à LONDRES à la suite du suicide de Térésa. C’est à cette époque que Muriel GARDINER, qu’il connaît depuis une dizaine d’années, entame avec lui une étroite relation faite de correspondances et de rencontres occasionnelles. Vers le milieu des années 50, le Dr EISSLER vient chaque été des Etats Unis pour des conversations dirigées analytiquement. Il lui prescrit aussi des antidépresseurs.

L’année 1955, il séjourne durant 3 semaines dans un sanatorium autrichien. A partir de 1956, il est pris en charge par le Dr Wilhelm SOLMS, président de la Société Psychanalytique de VIENNE et ce, jusque sa mort.

 

Christian Colbeaux 17/10/04

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