L’identification au miroir

miroir

L’homme ne s’adapte pas à la réalité, il l’adapte à lui. Le moi créé la nouvelle adaptation à la réalité et nous cherchons à maintenir la cohésion avec le double (Lacan 1937, sources : archives Dolto).

L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par l’être encore plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu’est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le Je se précipite en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet. (Lacan, 1949, Le stade du miroir …).

Aux premiers temps de la découverte freudienne, le roman individuel du névrosé rend compte d’une étiologie sexuelle de la symptomatologie, à l’encontre des théories organicistes, dégénératives pour ne pas dire génétiques qui prévalaient alors. Avec la première guerre mondiale, Freud tient compte de l’environnement sociétal du sujet, de « Totem et tabou » en 1912, jusqu’au « Malaise dans la civilisation » de 1929, le sujet de la psychanalyse se déplace de la sphère parentale au lien social. L’élaboration de l’identification le conduit au narcissisme (et inversement), celle de la compulsion de répétition à la pulsion mort. C’est ainsi qu’il ne conçoit rien moins qu’un nouvel inconscient, non plus constitué du seul refoulé, mais champ de bataille de différentes instances, plus ou moins inconscientes, dont l’équilibre règle la pacification, voire l’harmonie.

Cette seconde topique élaborée à partir des années 1920 règle les comptes avec certains de ses compagnons de route tentés par le recours aux origines sociétales, voire mythologiques des désordres humains.

Il n’en néglige pas pour autant l’influence, mais il ne se départit pas néanmoins de celles de la libido, puis des pulsions, physiologiques, comme on dirait naturelles : le Surmoi pour l’un, qui s’élabore de l’Idéal du Moi par introjection des contraintes environnementales ; soit la part « culturelle » du sujet, et le Ca, réservoir libidinal des pulsions, la part « animale » de l’homme.

Le Moi apparaît alors comme une instance tierce, lieu des identifications. Le Moi freudien devient « une structure de surface », une interphase, un tampon entre le Ca, et le Surmoi d’une part et ; l’extériorité du sujet, sa réalité en quelque sorte d ‘autre part. Ici s’invente la topologie de l’inconscient que développera Lacan, et une première approximation nous permet d’y voir les prémisses des catégories du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire élaborées par Lacan dans sa lecture de Freud.

L’avancée de Lacan sera d’élaborer, très progressivement, une quatrième dimension, un quatrième nœud, celui du langage, en tant qu’habité par le signifiant, donc par le symptôme. Avec Lacan, c’est le sujet lui-même qui est le symptôme, pour autant que chez l’être parlant, il s’exprime préférentiellement dans le langage.  Si Lacan invente le Je-Idéal dans « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » en 1949, il ne reprendra plus ce concept et dès le séminaire sur Les psychoses, en 1955, il invente le discours comme consubstantiel au sujet. En quelque sorte, le discours se substitue au Je ; en tant qu’il est façonné par le signifiant, lui-même soumis aux aléas des instances du Moi, du Surmoi, et du Ca.

«  Le stade du miroir » constitue la première contribution de Lacan au corpus psychanalytique, il est alors encore en analyse chez Lowenstein, et après une première communication à la Société Psychanalytique de Paris en juin 1936 ; il intervient au 14ème Congrès Psychanalytique International à Marienbad, en Autriche, en août de la même année.

Présidé pat Jones, et en l’absence de Freud, malade, le Congrès reflète les divisions entre Anna Freud, la fille du maître et Mélanie Klein, fer de lance de l’école anglaise. Mélanie Klein inaugure une psychanalyse adaptée aux enfants, et elle développe une théorisation qui rend compte d’une structuration progressive du Moi qui se construit au travers des images de l’autre, du semblable ; alors qu’Anna Freud, paradoxalement, bien que garante de l’orthodoxie, propose une notion du Moi qui s’apparente à l’instrument qui règle l’adaptation de l’individu à la réalité extérieure. Dans ce contexte, Lacan se situe clairement du côté des Kleiniens. Son intervention n’en demeurera pas moins inentendue, Jones l’arrête au bout des 10 minutes réglementaires, et, fâché, Lacan ne remettra pas son texte pour publication et ce texte a disparu.

Peu après, Henry Wallon, éminent Professeur de Psychiatrie, le sollicite afin de participer à la rédaction du Tome VIII de l’Encyclopédie Française, consacré à La vie mentale. Lacan est chargé d’écrire l’article consacré à la famille, intitulé lors de sa parution en 1938 : « la famille : le complexe, facteur concret de la psychologie familiale ; les complexes familiaux en pathologie ». Ce sera le premier écrit, publié, de Lacan, qui consacrera le stade du miroir. Par la suite, Lacan s’abstiendra de faire référence à Henry Wallon, qui fut pourtant le premier à évoquer l’expérience du miroir chez l’enfant dans son livre « Les origines du caractère chez l’enfant » paru en 1934. Dans cet ouvrage, Wallon explicite l’expérience du miroir comme participative de la maturation physiologique progressive de l’être humain, selon la théorie darwinienne d’évolutionnisme à laquelle il se référait.

Dans ce long et laborieux article sur La famille, Lacan distingue 3 phases décisives dans le développement de l’enfant : le complexe du sevrage, le complexe de l’intrusion et le complexe d’Œdipe. Le complexe de l’intrusion est déterminé par l’apparition des frères (et sœurs). Ce petit semblable qui accapare tout autant, si ce n’est plus, l’attention de la mère (ou de la nounou, etc.), s’appréhende pour le jeune enfant comme une expérience spéculaire, qui lui permet d’anticiper l’appréhension de la forme globale de son corps, jusqu’alors morcelé.

Cette unicité du corps à l’image du semblable constitue une intrusion narcissique écrit Lacan qui l’aliène primordialement. L’expérience du miroir est paradigmatique de ce complexe, et lorsque le jeune enfant dès 6 mois se reconnaît dans le miroir, au contraire de tout autre animal terrestre, il en conçoit une jouissance qui reste inscrite dans l’inconscient : l’aliénation du sujet dans l’image du miroir le constitue comme autre, dans le sens où c’est cette image de lui-même que l’autre perçoit.

Lacan reprend son élaboration en 1948, avec l’écriture de « L’agressivité en psychanalyse ». L’agressivité y est décrite comme constitutive de la formation du Moi et du lien social, de part l’aliénation du Sujet par l’Image. La prématuration physiologique de l’enfant et l’incoordination motrice, la perception du corps morcelé précipitent l’identification anticipatrice de l’enfant à la forme de l’espèce, de l’homme et non du chien ; mais aussi l’identification anticipatrice à l’unicité du corps propre. C’est au travers l’image d’un autre, celle du miroir, que s’organise la perception du sujet par lui-même, et de là le vécu de la réalité. Lacan renoue ici avec les fondements paranoïaques de la personnalité qui ont faits l’objet de ses premiers écrits, notamment sa thèse de médecine. Les fondements de l’agressivité et la nature paranoïaque de la connaissance, précise-t-il, sont directement issues de l’expérience spéculaire et participent à la constitution d’un Moi virtuel.

En 1949, 13 ans après sa première communication internationale, Lacan intervient pour la seconde fois dans le cadre du XVIème Congrès International de Psychanalyse à Zürich le 17 juillet 1949. C’est « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique.

Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification au sens plein que l’analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet quand il assume une image…. En ce sens, elle sera aussi la souche des identifications secondaires, dont nous reconnaissons sous ce terme les fonctions de normalisation libidinale.

            L’anticipation de l’unité du corps propre par l’enfant dans l’image spéculaire succède à la relation fusionnelle d’un corps morcelé à la mère. Le Moi spéculaire de l’expérience du miroir est d’emblée marqué par l’imaginaire et l’extériorité : le Je est un autre, au sens où je m’énonce comme moi dans une image qui n’est pas moi mais qui me représente quand même au regard de l’autre. Et si je peux m’y reconnaître, c’est bien parce que préalablement, un autre m’y désigne : « c’est toi, là, machin, dans le miroir ». C’est ici que se précipite la problématique narcissique, en bonne ou mauvaise image, dépendante de la parole de l’autre.

La phase du miroir du petit enfant n’est pas seulement l’entrée dans l’aliénation fondamentale à l’image, l’image de l’autre spéculaire, mais aussi l’image de soi comme autre pour l’autre ; mais aussi l’assomption à la nomination : « tu est machin, et non pas truc ». A charge, pour le sujet, d’assurer la cohérence de l’ensemble : sa perception interne, morcelée ; son image unifiée, aliénée au regard de l’autre ; et sa nomination, qui au mieux le distingue de tous les autres. C’est là la fonction du Je, qui introduit l’enfant dans le jeu social, dans l’interaction avec d’autres, ses semblables.

Lacan reprendra longuement le stade du miroir dans un de ses premiers séminaires, celui dit premier par Miller, Les écrits techniques, qu’il tient en 1953-54. Cette année là, Lacan généralise le miroir avec « le schéma optique », et l’expérience du  » Bouquet renversé » décrite par Henri Bouasse en 1934. Pour aller vite, Lacan y développe l’idée que l’expérience spéculaire introduit une béance imaginaire au sein même de la question de l’être, béance entre perception interne, morcelée ; et perception spéculaire, unifiée ; béance dont s’origine le symbolique, la chaîne des signifiants qui tentent symptomatiquement et inlassablement de la combler. L’avènement de l’Imaginaire et du Symbolique se trouvent dès lors intriqués dans cette même expérience spéculaire, qui naît, elle, du Réel de l’immaturation physiologique spécifique du petit être parlant.

 

Christian Colbeaux (03/04/06)

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