L’identification totémique

Freud,_Sigmund_(1913)

L’identification s’impose à Freud comme un processus psychique à l’œuvre dans le rêve et le symptôme, comme procédé de détournement de la censure afin d’assouvir – sur une autre scène – le désir sexuel réglé par le fantasme.

Du cannibalisme des 3 essais sur la vie sexuelle publiés en 1905 au Narcissisme que Freud introduit en 1915, il est une étape nécessaire au déploiement de l’extension de la psychanalyse et à la lente élaboration de la seconde topique : c’est une théorisation du lien social, autrement dit de la fraternité, et c’est bien une vision politique, à entendre comme tentative d’historiciser la civilisation humaine qu’est Totem et tabou.

Freud en commence l’écriture durant l’été 1911, au moment de sa rupture avec Adler ; il travaillera sur le manuscrit jusqu’en juin 1913, en pleine guerre avec Jung. Totem et tabou est contemporain de la répudiation par Freud de ses 2 fils préférés, qu’il avait longtemps protégés, choyés, voire promus. Alfred Adler, militant socialiste, n’en prônait pas moins l’infirmité organique comme cause des maladies névrotiques. Mais ce n’est pas sur ce point que Freud, toujours enclin à faire le lien avec la science médicale, va s’opposer à Adler. C’est en juin 1911 qu’Adler démissionne de la Société psychanalytique de Vienne, entraînant avec lui ses partisans, car l’homme avait quelque prestige. Freud l’avait violemment pris à partie à la suite d’une conférence intitulée la protestation mâle, problème central des névroses. La protestation mâle, n’est-ce pas de cela dont il s’agit dans le mythe du meurtre du père de la horde primitive qu’invente alors Freud ? Cette protestation mâle, c’est le désir à l’œuvre dans le parricide originaire : au commencement était l’action sont les derniers mots de Totem et tabou.

Peu après, Jung est nommé 1er président de l’Association Psychanalytique Internationale, à l’instigation de Freud, mais les relations se dégradent rapidement entre les 2 hommes. Jung élabore ces années là ce qu’il appelle la psychologie analytique qui minimise le rôle central de la sexualité dans l’étiologie des névroses. Il forge la notion d’inconscient collectif, insiste sur les archétypes et se fascine pour l’occulte, la magie le religieux. Le 20 avril 1914 Jung démissionne, au grand soulagement de Freud.

Totem et tabou est d’abord une réponse aux 2 scissionnistes. Les écoles adlériennes et jungiennes restent d’ailleurs 2 courants importants de la psychanalyse contemporaine. Et comme souvent, c’est de la clinique, de sa pratique que s’inaugure la réflexion freudienne. Le petit Hans et le Président Schreber, publiés en 1909 et 1911 l’introduisent en effet à l’importance du père, du complexe paternel, dans la genèse de la psyché. Jusqu’alors, c’était essentiellement la relation maternelle qui retenait l’attention des premiers psychanalystes.

Le petit Hans (nous l’avons abordé dans ce séminaire il y a 2 ans), était aux prises avec une phobie des chevaux, ce qui l’handicapait assez dans ses déplacements dans la Vienne du début du XXème siècle. En définitive, Freud identifie le signifiant cheval à l’animal totémique, un signifiant à tout faire dira Lacan, qui vient suppléer à une défaillance de la fonction paternelle. Le Président Schreber lui, (que nous avions étudié l’année précédente), est affecté d’un père dans le réel qui obstrue l’accès au père symbolique et le précipite dans une relation hallucinatoire aux êtres divins.

C’est ainsi que Freud fomente le projet de décrire certaines concordances entre les tribus primitives explorées par les anthropologues et ethnologues ; et les affections névrotiques théorisées par la psychanalyse. Freud, comme toujours, convoque la science, celle devenue depuis humaine, et en compulse toutes les prémisses disponibles à l’époque : l’ouvrage sur le totem est une abominable chose écrit-il à Ferenczi en novembre 1911. Je lis de gros bouquins qui ne m’intéresse vraiment pas puisque je sais déjà ce qu’il en sortira, mon instinct me le dit, mais il faut glisser tout cela à travers les matériaux relatifs au sujet…Et voici mon impression : je ne voulais avoir qu’une petite liaison, et me voilà forcé, à mon âge, d’épouser une nouvelle femme.

Près de 2 ans plus tard, en mai 1913, il lui confie : j’écris en ce moment le totem avec l’impression que ce sera mon plus important, mon meilleur et peut-être mon dernier travail. Quelque chose en moi me dit que j’ai raison. Freud s’inspire du livre de Haeckel, publié en 1870 : l’histoire de la création des êtres organisés. Pour Haeckel, le développement individuel répète les phases de développement de l’espèce : l’histoire de l’évolution individuelle ou l’ontogenèse est une répétition abrégée, rapide, une récapitulation de l’histoire évolutive paléontologique, ou de la phylogénie, conformément aux lois de l ‘hérédité et de l’adaptation aux milieux écrit-il.

Totem et tabou sont les 2 concepts principaux qui émergent de l’exploration scientifique entreprise au 19ème siècle des peuplades dites primitives par les inventeurs de l’anthropologie et de l’ethnologie. Totem est un vocable des Algonquins, une tribu indienne d’Amérique du nord ; et tabou nous vient du polynésien Tapu.

Le totem est en quelque sorte l’ancêtre du patronyme, il organise la société primitive en clans. Le totem, le plus souvent un animal, est tout autant vénéré que craint. Il est tabou, il fait l’objet de tabous, c’est à dire d’interdictions rituelles qui ont pour but de protéger l’homme de sa puissance magique. A cette dimension sacrée, prè- religieuse, s’ajoute la régulation de la vie sexuelle : un membre d’un clan totémique ne peut pas s’accoupler avec un membre du même clan, du même totem. L’exogamie érigée en institution sociale vient ici recouvrir l’interdit de l’inceste. Ici, Freud puise ses sources dans le livre de Frazer, Totémisme et exogamie.

 

En dehors de considérations anthropologiques et ethnologiques depuis longtemps dépassées, Totem et tabou est avant tout pour nous la création freudienne d’un mythe, un mythe scientifique pour reprendre l’expression de Freud, auquel il a défendu jusqu’au bout une prétention de vérité : je fais mienne aujourd’hui encore cette reconstitution écrit-il ainsi en 1939 dans Moïse et le monothéisme.

C’est donc sur le terreau de ces sciences humaines naissantes que Freud va inventer une histoire à dormir debout (comme dit Lacan dans le séminaire L’envers de la psychanalyse), destinée à avaliser définitivement la primauté du sexuel dans la socialité, mais aussi la primauté du désir dans la vie psychique de l’être parlant. A l’encontre, bien sûr, de Jung et Adler.

Il emprunte à Charles Darwin la notion de horde primitive, organisée autour d’un mâle dominant, disposant de toutes les femmes. De Robertson Smith, il retient le repas totémique (La religion des sémites paru en 1907) et de Atkinson, l’hypothèse du meurtre du père tyrannique par les fils exclus. Voici le mythe freudien du meurtre du père de la horde primitive : (p. 199).

Au commencement donc, était l’acte, le meurtre d’un père tyrannique par la coalition des fils, inaugurant une socialité fraternelle organisée par la culpabilité et la commémoration du repas totémique. Nous y retrouvons le fondement même du sentiment religieux chez l’homme, et celui des rituels dictés par les religions monothéistes. Le mythe de la horde primitive ne sera bien sûr guère apprécié en dehors des plus fidèles de ses compagnons, et aujourd’hui il se trouve masqué par le complexe d’Œdipe que Freud systématisera un peu plus tard. Néanmoins, cet ancêtre de l’Œdipe introduit à ses 2 incidences principales : le caractère fondamentalement ambivalent du complexe paternel et l’interdiction de l’inceste.

Le meurtre du père, à la fois envié et haï, s’origine du désir sexuel des fils, exclus du commerce des femmes. La culpabilité qui s’en suit, conformément aux règles de l’ambivalence, introduit à une loi symbolique qui organise le clan des frères : c’est ainsi que naît la socialité totémique. Dans la perspective freudienne, scientifique donc, l’évolution des liens sociaux se décline ensuite du totémisme à la religion, du monothéisme à la science. Freud lui-même, bien qu’assumant son appartenance au peuple juif, a toujours revendiqué son athéisme, assimilant le culte religieux aux symptômes obsessionnels.

 

Mais comment s’effectue le passage du meurtre au tabou, du père au totem ? Par le cannibalisme, le repas totémique, le partage et l’ingestion du cadavre paternel par les fils. Par cet acte d’incorporation, il s’opère une transformation psychique des fils taraudés par leur ambivalence à l’égard du complexe paternel. Le repas totémique, cannibalique, concrétise l’identification totémique, l’identification au père mort, totémisé, au père du nom voire au nom du père, ce repas métabolise la haine en culpabilité.

Le repas totémique, et par extension, Freud n’hésite pas, toute fête ritualisée, commémore le père mort et répète sur une autre scène l’accomplissement du désir et la transgression des tabous. L’identification au père mort, au père du nom, reproduit d’ailleurs l’ambivalence de la relation au complexe paternel, qui conjugue vénération et crainte, amour et haine ; et se met en scène dans les rituels notamment religieux au niveau social, chez l ‘être parlant dans l’élaboration de l’Idéal. Où nous retrouvons les prémisses du narcissisme.

 

L’identification totémique consiste ainsi en l’incorporation psychique du père, elle met en acte le meurtre, la perte de l’objet en s’y substituant. Paradoxalement, l’identification totémique incarne l’objet en le détruisant, et l’objet incorporé se révèle plus puissant qu’auparavant. Au travers ce travail d’identification primordiale au père de la horde primitive, se dessine les contours du complexe d’Œdipe, la genèse de l’élaboration du Surmoi et de la seconde topique.

 

Si Freud tenait tant à la véracité du mythe du père de la horde primitive, à l’encontre de tout l’esprit scientifique dont il fait preuve par ailleurs, c’est sans doute pour s’assurer de son autorité à l’encontre des élaborations de Jung et Adler. Mais s’il promeut par la suite le procès oedipien, qui connaîtra le succès que l’on sait, c’est qu’il s’en inspire pour décrire ce processus fondamental de subjectivation de l’être parlant.

Dans le séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan fait cette remarque : ici le mythe se transcende, d’annoncer au titre du réel – car c’est là sur quoi Freud insiste – que ça s’est réellement passé, que c’est le réel, que le père mort est celui qui a la garde de la jouissance, d’où elle a procédé. Que le père mort soit la jouissance se présente à nous comme le signe de l’impossibilité même… (c’est que) le réel c’est l’impossible.

 

                                                                                               Christian Colbeaux (19/12/05)

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