De la reconnaissance comme effet de miroir

Miroir

Reprenons l’étude de ce premier séminaire public de Jacques Lacan avec l’expérience du bouquet renversé d’Henry Bouasse. Dans un premier temps, l’expérience apparaît comme la métaphore de la constitution imaginaire du Moi, en tant qu’image unifiée prématurément du Sujet. En effet, le vase caché dans la boîte et les fleurs ne s’unissent que dans l’image virtuelle du miroir concave. Métaphore donc du sujet primitif au corps morcelé, aux prises avec l’anarchie pulsionnelle, qui appréhende dans le miroir une image unifiée de lui-même, telle qu’il y est désigné, nommé.

Mais les choses et l’appareil psychique en l’occurrence, ne sont pas si simples, et Lacan va complexifier quelque peu l’expérience en y introduisant un miroir plan. Le sujet, symbolisé par l’œil, se tient maintenant du côté du miroir concave et il peut percevoir l’unicité de l’image dans le miroir plan, à condition qu’il n’accommode pas son regard sur les fleurs réelles. Cette nouvelle métaphore introduit à de nouvelles notions :

  • La nécessité d’un refoulement, d’une neutralisation pulsionnelle : le sujet doit ignorer les fleurs réelles pour percevoir l’unicité de l’image virtuelle des fleurs dans le vase.
  • Ce n’est que dans et par l’autre, l’autre spéculaire, que le sujet appréhende son unicité et s’investit narcissiquement. Cet écart entre l’image réelle de soi, qui échappe structurellement à la prise par le sujet, et l’image virtuelle dans l’autre, se résout grâce à l’identification du sujet à son image virtuelle. C’est ici la place du Moi Idéal, qui se constitue tout en s’aliènant dans l’image de l’autre.
  • Au lieu du miroir plan, il ne s’agit pas tant de perception mais de reconnaissance : le sujet se reconnaît et s’identifie à l’image spéculaire en tant qu’il y est désigné, nommé, attendu. Ce sont ces cordonnées symboliques qui conditionnent l’orientation du miroir plan, la netteté de l’image spéculaire. C’est là la fonction de l’Idéal du Moi, qui consiste en une marque symbolique dans le discours de l’Autre, dessinant une place vide dans laquelle le sujet peut se loger.

 

Lors de la séance du 7 avril 1954, Lacan fait sien un thème fondamental de Hegel : le désir de l’homme est le désir de l’autre. Rapporté à l’expérience du miroir, c’est bien par le désir de l’autre que le sujet est invité à se reconnaître dans l’image virtuelle. Ce que Lacan généralise : « le désir est d’abord saisi dans l’autre ». C’est en cela que « le désir est essentiellement une négativité », une place vide dans le discours de l’Autre dans laquelle le sujet est appelé à se reconnaître. Paradoxalement, c’est de cette reconnaissance par le sujet de son désir dans le désir de l’autre que naît la conscience de soi.        Et l’expérience du miroir illustre bien cette distinction fondamentale chez l’être parlant ente la conscience et le corps.

Pour suivre, Lacan laisse la parole à François Perrier, auquel il a demandé de lire « Complément métapsychologique à la théorie du rêve ».

Cet essai a été écrit par Freud en 1915, en peine guerre. Freud est âgé de 60 ans, il se croit sur la fin de sa vie, il est très inquiet pour ses fils comme pour lui-même. Le projet est alors d’écrire une sorte de synthèse théorique de ses découvertes. Métapsychologie est un néologisme de Freud, le mot apparaît la première fois dans une lettre à Fliess datée du 13 février 1896. Par la suite, Freud précise ce qu’il entend par métapsychologie, en rivale de la métaphysique des philosophes : la description des processus psychiques selon 3 registres, la qualité dynamique, essentiellement pulsionnelle, la constitution topographique ou topologique, et l’importance économique du point de vue de l’énergie psychique.

Cette métapsychologie devait comprendre 12 essais, mais les 7 derniers ne furent jamais publiés, les manuscrits ont disparus, sans doute détruits par Freud. En 1915 paraissent les 3 premiers : « Pulsions et destins des pulsions », « Le refoulement » et « L’inconscient ». Le « Complément… » paraît lui avec « Deuil et mélancolie » en 1917. Dans cet essai, il se propose de comparer le rêve et le sommeil à certaines affections pathologiques, essentiellement psychotiques.

Tout d’abord, le sommeil apparaît comme fondamentalement narcissique ; le sujet se retire du monde en une position quasi fœtale. Et le rêve apparaît dans ce contexte comme un mécanisme de défense du sommeil : il permet d’extérioriser, de projeter au dehors un processus psychique interne inopportun, gênant.

C’est que le retrait du monde du dormeur n’est pas total, et certains restes diurnes subsistent et se trouvent investis et renforcés par des motions pulsionnelles inconscientes : c’est que le refoulé échappe, lui, au désir de dormir du Moi. Le rêve va ainsi exprimer le désir inconscient au moyen du processus primaire (les mécanismes de condensation et de déplacement), en mettant en scène les restes diurnes. Soit un processus de régression topique, régression de la représentation de mots vers la représentation de choses, de la pensée (interne) à la perception (externe), perception qui va pouvoir s’imposer à la conscience : c’est la satisfaction hallucinatoire du désir inconscient, telle qu’on la voit à l’œuvre dans les épisodes hallucinatoires aigus, du type de l’amentia de Meynert citée par Freud – qui s’apparente à la bouffée délirante aiguë de la nosologie française si j’ai bien compris.

Ordinairement, la satisfaction hallucinatoire du désir se heurte à l’épreuve de réalité comme l’apprend assez vite à ses dépends le nourrisson. Mais lors du processus psychotique, une partie de la réalité est déniée par le Moi, mettant ainsi à l’écart l’épreuve de réalité. Ce qui laisse libre cours aux fantasmes inconscient qui envahissent la conscience et tiennent dès lors lieu de réalité.

 

Le commentaire qu’en fait Lacan est assez succinct. J’en retiens 2 idées forces :

  • D’une part, si c’est bien la personne du dormeur qui joue toujours le personnage principal dans le rêve, « ce n’est pas le dormeur, c’est l’autre » : soit l’autre lui-même tel qu’il se perçoit dans les différents personnages du rêve. C’est le reflet du sujet, l’image de lui-même perçue dans l’autre qui peuple ses rêves. En cela, le « Complément… »vient confirmer la métaphore que constitue l’expérience du miroir : le désir du sujet réside dans le désir de l’autre, désir fragmenté dans les multiples reflets de lui-même qu’il perçoit chez les autres.
  • D’autre part, le rêve apparaît bien comme un moyen de défense contre le réveil, en permettant l’extériorisation des processus internes inopportuns. Mais ce mécanisme de projection dans le rêve permet à Lacan de préciser quelque malentendu : la projection ne consiste pas à se débarrasser d’une motion psychique, mais bien au contraire, la projection permet d’en prendre conscience par la perception, de la reconnaître par sa représentation. Pour le dire autrement, c’est du dehors que nous pouvons percevoir nos propres processus psychiques internes.

 

Il semble donc qu’ici Lacan généralise en quelque sorte la métaphore du bouquet renversé à l’ensemble de la vie psychique. C’est dans l’autre que le sujet localise des fragments de son désir, et c’est dans sa perception du monde extérieur que le sujet peut appréhender son propre fonctionnement psychique.

Et cette aliénation fondamentale dans l’image de l’autre de l’être parlant s’origine du fait même qu’il parle, qu’il est pris dans la loi symbolique du langage. Prima du symbolique dans ces premières années de l’enseignement de Lacan : « la dialectique du moi à l’autre est transcendée par la seule fonction du système du langage ». Le langage apparaît en effet comme une loi symbolique tierce, qui situe les personnages en présence, les fait passer sur un autre plan et les modifie ».

Dans l’expérience du miroir, c’est le langage qui commande l’inclinaison du miroir plan, et qui présente ainsi au sujet, au travers de l’autre, différentes facettes de son désir, en lien avec sa propre histoire : « c’est en fonction de la constitution symbolique de son histoire que se produisent ses variations où le sujet est susceptible de prendre des images variables, brisées, morcelées, voire à l’occasion inconstituées, régressives de lui-même ».

Pour autant, l’image virtuelle du sujet dans l’autre n’épuise pas pour autant la totalité de l’image réelle, certaines données de l’image réelle échappe au miroir. C’est là que réside réellement l’inconscient, en tant qu’il vient gripper l’appareil, un inconscient qui se présente comme du réel, de l’inaccessible que seule la technique psychanalytique pourrait permettre d’éclairer quelque peu. Puisque le langage constitue le symptôme fondamental de l’être parlant, ce n’est que par le langage que peut s’appréhender l’inconscient : « le retour du refoulé ne vient pas du passé mais de l’avenir ». C’est que le symptôme est « la trace de quelque chose qui ne prendra sa valeur que dans le futur, par sa réalisation symbolique et son intégration dans l’histoire du sujet ».

Dès lors, le processus analytique lui-même s’apparente à l’expérience du bouquet renversé, et Lacan propose de situer la place de l’analyste au lieu de l’image virtuelle.

 

 

Christian Colbeaux (19/11/07)

 

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