Le sujet de la psychanalyse

Lacan1

 

Si Jacques Lacan s’attarde sur le texte de 1914 de Sigmund Freud, « Pour introduire la narcissisme », pourtant antérieur aux « Ecrits techniques » qui donnent le titre éponyme de son premier séminaire public, c’est qu’avec l’étude de la résistance et du transfert à l’œuvre dans la cure psychanalytique, se dévoile le sujet de l’inconscient, en tant que sujet de la parole, le sujet tel qu’il s’appréhende dans l’expérience psychanalytique. Parce que c’est en tant que le sujet parle qu’il résiste et qu’il transfère. Le sujet parlant lacanien, ce n’est pas le sujet de la philosophie, ni de la médecine, ni de la psychologie, le sujet en tant qu’il parle est la spécificité même de la psychanalyse.

Nous avons vu lors des séances précédentes que le sujet est une fonction symbolique, le sujet est avant tout un sujet parlé, il est parlé bien avant même de naître. Le sujet est parlé par ses géniteurs, sa famille, son environnement et les lois qui y sont en vigueur. Avant même qu’il ne parle, le sujet parlant est un sujet parlé, il naît dans un bain de signifiants, autant de « cadres pré-formés », balisant son être au monde, l’appréhension de la réalité et sa structuration psychique. Cette aliénation au signifiant est originelle, pathognomonique de l’être parlant. Il s’agit d’un enrichissement de la théorie psychanalytique freudienne par l’anthropologie levy-straussienne. Lacan énonce ici un Surmoi qui dépasse largement la conception freudienne d’une instance de contrôle forgée par l’intériorisation des interdits parentaux. Le sujet parlé est une fonction symbolique, le Surmoi en tant que cadre, contenant, dans lequel le sujet parlant, celui de la psychanalyse, se constitue.

Ceci posé, il arrive que le sujet parlant peine à advenir, comme nous l’avons vu avec le cas Dick et le petit Robert. Ces « enfants sauvages » n’ont guère accès à la parole, bien qu’ils disposent d’un « trognon de parole » comme dit Lacan, c’est à dire bien qu’ils soient quand même référés à l’espèce humaine, au signifiant, au mythe : le loup pour Robert, l’absence, la vacuité pour Dick. Ces enfants ne sont pas exempts de la fonction du Surmoi, qui pourrait y échapper d’ailleurs, mais ils échouent à l’édification d’un Moi qui apparaît ainsi, à contrario, intrinsèquement lié à l’accès au langage. La lecture de Freud par Lacan donne les clés du nouage du symbolique et de l’imaginaire, il suffit de bien lire : « l’individu en voie de développement rassemble en une unité ses pulsions sexuelles qui, jusque là, agissaient sur le mode auto-érotique, afin de conquérir un objet d’amour, et il se prend d’abord lui-même, il prend son propre corps pour objet d’amour avant de passer au choix objectal d’une autre personne » écrit Freud en 1911 lors de son étude sur les écrits du Président Schreber.

La séquence de la maturation psychique du sujet parlant, sa structuration dit Lacan, se déroule ainsi à ce moment de son élaboration :

  • 1/ autoérotisme originel,
  • 2/ stade du miroir,
  • 3/ investissement objectal.

L’autoérotisme décrit le nouveau né en proie à des pulsions libidinales anarchiques, indépendantes les unes des autres, vouées chacune à la satisfaction d’un besoin, assurant la survie du sujet. Le passage de cet autoérotisme au narcissisme, comme l’écrit Freud, nécessite une perception scopique et psychique, unifiée et contenante, parlée et reconnue du Moi par le sujet lui-même. C’est ici que Lacan positionne « le stade du miroir, comme formateur de la fonction du je », en quelque sorte il répond aux interrogations de Freud, le stade du miroir permet le passage de l’autoérotisme au choix objectal.

Le stade du miroir est le moment formateur du Moi, mais aussi du même coup, des objets, des autres Mois qui l’environnent. Il se constitue par l’unification des pulsions sexuelles dans l’investissement de la représentation du sujet dans le miroir, dans le regard et le discours de l’autre. Le stade du miroir est « une expérience narcissique fondamentale » qui induit « une intrusion narcissique » dans le chaos pulsionnel du jeune enfant. L’image unifiée du corps du stade du miroir, c’est avant tout l’unification des pulsions sexuelles partielles dans une image de soi reflétée par l’autre, l’autre du miroir. C’est lui qui fait naître le narcissisme, comme moment mythique d’intrication des pulsions sexuelles, intrication qui donne forme et consistance au Moi en l’investissant.

Moment mythique, puisque aussi bien le stade du miroir comme le narcissisme primaire ne sont pas des sortes de révélations magiques, transcendantales, instantanées et définitives qui scelleraient à jamais l’être parlant. Souvenons-nous du » complexe fraternel » que nous avions abordé lors du séminaire sur l’identification, précurseur du stade du miroir, avec lequel Lacan introduit dès 1936, la façon dont le petit enfant appréhende sa propre unicité à travers l’autre, celle de son frère, en l’occurrence. Le stade du miroir est non seulement un processus de maturation psychique qui prend quelque temps, mais aussi une configuration pulsionnelle toujours virtuellement active, comme la clinique nous l’enseigne.

 

Ceci dit, il convient de ne pas perdre de vue quelques points fondamentaux :

  • C’est en tant que sujet parlé que le sujet peut se reconnaître dans le miroir, c’est par l’autre de la parole qu’il acquière un moi unifié et le statut de sujet parlant. Parce que les 2 vont de paire, image et parole, première ébauche lacanienne du nouage de l’imaginaire et du symbolique. Lacan parle d’aliénation fondamentale à l’autre.
  • C’est dans et par l’autre que se constitue le Moi Imaginaire, ne serait-ce que dans l’image que renvoie le miroir. Mais celle-ci dépend avant tout de la position symbolique initiale du sujet en devenir (le cadre pré-formé du surmoi).
  • Le Moi et le monde des objets sont concomitants, naissent simultanément, pas l’un sans l’autre.

Nous avons vu avec le séminaire sur le Président Schreber, en quoi la psychose correspond à une régression vers le narcissisme originaire, avec le désinvestissement du monde extérieur et le repli sur soi. C’est que le narcissisme primaire n’est guère viable dans le social : « On dirait qu’au delà d’une certaine mesure l’accumulation de libido ne peut plus être supportée. Il est permis de supposer que si la libido vient à s’attacher à des objets, c’est parce que le Moi y voit un moyen d’éviter les effets morbides que produirait une libido accumulée chez lui à l’excès » écrit Freud dans la conférence n°26.

Là encore, Lacan va répondre aux interrogations de Freud, puisque ses explications nous laissent quand même sur notre faim. En fait, le passage du narcissisme primaire au narcissisme secondaire se fait dans le même mouvement, puisque le Moi et l’Objet ne peuvent se constituer que simultanément. En termes pulsionnels, cela donne : les pulsions sexuelles primitivement désintriquées, chacune se dévouant à la satisfaction d’un besoin du jeune enfant sans pour autant en référer aux autres, ces pulsions sexuelles, dans le même temps qu’elles s’unifient pour investir et créer le Moi, imaginaire, au travers de ce « miroir parlé » se scindent entre libido du Moi et libido d’Objet. Pas l’un sans l’autre.  » Plus l’une absorbe, plus l’autre s’appauvrit » écrit Freud.

A peine les pulsions sexuelles s’unissent, qu’elles se répartissent entre le Moi et l’Objet ; à peine le narcissisme se constitue, qu’il se départage entre le Moi Idéal et l’Idéal du Moi.

Il nous faut revenir ici au Surmoi, ce sujet parlé qui pré-existe au sujet parlant. L’intrusion narcissique du stade du miroir et l’accès à la parole qu’il autorise, viennent redistribuer les cartes et entamer le Surmoi : les « cadres pré-formés » et les signifiants primordiaux s’arriment désormais à un monde de parole, dans lequel « il n’y a pas d’autre définition du sujet que ce qui représente le signifiant auprès d’un autre signifiant ».

Le Surmoi originel produit ainsi l’Idéal du Moi :  » L’Idéal du Moi est l’héritier du Surmoi » dira plus tard Freud.  L’Idéal du Moi, issu du stade du miroir, c’est l’autre en tant qu’il parle : «  L’idéal du Moi commande le jeu des relations d’où dépend toute relation à autrui ».

      Le Moi Idéal, quant à lui, se constitue des restes du passage de l’autoérotisme au narcissisme, un reliquat de ce que Freud appelle le Moi réel, pris dans la captation et la fascination de l’image. Ce Moi réel, originaire, se perpétue dans le Moi Idéal, par la traversée du miroir.

« Il y a lieu de distinguer radicalement l’Idéal du moi et le Moi Idéal. Le premier est une introjection symbolique, le second est une projection imaginaire » dira Lacan lors de son séminaire sur « Le transfert ».

 

Pour finir, Freud et Lacan abordent tous 2 la question de l’amour, cette façon très particulière de l’être parlant à se débrouiller avec les pulsions sexuelles. L’amour est un discours, un pur produit du signifiant, éminemment dépendant de l’époque, de l’environnement, de l’histoire familiale, etc. Le sentiment amoureux n’est pas sans lien avec le narcissisme, l’amour réalise une captation narcissique, il fait coïncider l’Idéal du Moi avec le Moi Idéal : « l’Idéal du Moi, en tant que parlant, peut venir se situer dans le monde des objets au niveau du Moi Idéal, soit au niveau où peut se produire cette captation narcissique (…) C’est son propre Moi qu’on aime dans l’amour, son propre Moi réalisé au niveau imaginaire »

 

Christian Colbeaux (18/06/07)

 

 

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