Le rendez-vous est toujours manqué

la nasseEn cette année 1964 qui verra la naissance de la Société Freudienne de Paris, et l’exclusion –l’excommunication dira-t-il, ipso facto de l’I.P.A. ; Lacan tient pour la première fois son séminaire à l’Ecole Normale Supérieure. Ce nouveau lieu sera l’occasion d’un accroissement considérable de son audience, bien au-delà du sérail psychanalytique : c’est le début de la « pipolisation » de Jacques Lacan, il est âgé de 63 ans.

Dix ans après son retour à Freud, il se propose d’aborder les concepts fondamentaux de la psychanalyse dans une perspective scientifique : « aborder les fondements de la psychanalyse suppose que nous y apportions, entre les concepts majeurs qui la fondent, une certaine cohérence » L’articulation des 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse avec la trilogie du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire est chargée d’assurer cette cohérence.

L’E.N.S. est réputée pour ses mathématiciens, et Lacan va s’initier à la topologie, cette mathématique des espaces qui assurerait la scientificité de la psychanalyse. De la topologie RSI, Lacan c’est jusqu’alors surtout intéressé à l’imaginaire, avec le stade du miroir et ses développements, au symbolique avec la primauté du signifiant, et à l’articulation entre ses 2 dimensions. Maintenant, il s’agit de démasquer le Réel, et d’étudier son articulation avec le symbolique.

Durant l’année, l’étude des concepts fondamentaux révèle un invariant, un fil rouge repéré chez chacun d’entre eux : la notion de manque, la fonction de ratage.

Ainsi l’inconscient lui-même se constitue de ce qui échappe au sens, voire au bon sens. La répétition, dans son automatisme, illustre bien ce qui rate itérativement, pour sans cesse recommencer. Le transfert quant à lui, au-delà de sa fonction de méprise, témoigne de l’incertitude du sujet de ce qu’il en serait de sa propre vérité.

Mais c’est avec la pulsion que ce dévoile le Réel, au-delà du manque et du ratage, comme impossible. Le Réel comme impossible dans ce sens où il échappe à la symbolisation, à la prise dans le signifiant.

La pulsion peut se concevoir comme une pulsation, à l’instar de l’inconscient. Avec le schéma de la nasse (p.131), Lacan décrit l’inconscient comme une pulsation temporelle. A l’image de l’huître, l’inconscient se referme aussitôt que s’actualise l’une au l’autre de ses formations (lapsus, acte manqué, symptôme, etc.) Et ses formations de l’inconscient, nous le savons depuis les prémisses de la découverte freudienne, témoignent d’un désir incompatible, un désir en contradiction avec la cohérence imaginaire du Moi.

A cette pulsation temporelle de l’inconscient répond la pulsation de la pulsion, une pulsation qui s’inscrirait dans un registre spatial, en tant que la pulsion trouve sa source au niveau des zones érogènes, qui sont autant de lieux d’échanges, de voies de communication entre l’intérieur et l’extérieur.

C’est d’ailleurs en cela aussi que la pulsion est la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient. C’est la sexualité qui se réalise dans l’opération des pulsions partielles –toujours partielles au regard de la finalité biologique de la sexualité. La pulsion déroge ainsi au principe de plaisir, au principe de nirvana, et elle indique une jouissance au-delà du principe du plaisir, qui peut tout aussi bien se satisfaire du déplaisir.

Au passage, pour Lacan il n’y a de « vraie pulsion » que sexuelle ; et les pulsions d’autoconservation, pulsions du Moi sont ravalées au statut de besoin.

La pulsion fait le tour de l’objet sans l’atteindre. Elle se satisfait de ce seul trajet, vaine tentative d’atteinte de l’objet. Cet objet que Lacan nomme petit a en tant qu’il émane du grand A, de l’Autre : c’est l’objet cause du désir … de l’Autre. Ne serait-ce que parce que le sujet n’est qu’un effet du discours dans l’Autre –un sujet virtuel en quelque sorte, qui n’est que représenté par un signifiant auprès d’un autre signifiant. Ici la formulation évolue : le S1, signifiant unaire, représente le sujet auprès du S2, signifiant binaire, représentant de l’Autre.

Le montage pulsionnel décrit un rendez-vous toujours manqué, une répétition sans fin de la quête d’un objet toujours irrémédiablement perdu, un impossible. Le Réel s’avèrerait-il comme éminemment pulsionnel ? S’il semble difficile d’assimiler le Réel à la pulsion, il n’en demeure pas moins que la pulsion apparaît comme l’un des meilleurs indice de la présence de la catégorie du Réel dans la topologie lacanienne du RSI.

Au temps de la pulsion, nul besoin de sujet, elle est acéphale nous dit Lacan –hors symbolique. Après Freud, il reprend les 3 temps de la pulsion. Un temps actif (manger, chier, voir, entendre), un temps passif (être mangé, chié, vu, entendu) et un 3ème temps, réfléchi (se faire manger, chier, regarder, entendre) : « … dans ce retournement que représente sa poche, la pulsion, s’invaginant à travers la zone érogène, est chargée d’aller quêter quelque chose qui, à chaque fois, répond dans l’Autre (…) La pulsion orale, c’est le se faire sucer, c’est le vampire (…) Au niveau de la pulsion anale, se faire chier ça a un sens ! » (p.178)

Ces 3 temps correspondent au trajet de la pulsion. Le temps actif, c’est celui de l’émergence de la pulsion au champ de l’Autre. Le temps passif correspond à la boucle autour de l’objet, l’impossible entame de l’Autre. Au troisième temps, celui du bouclage de la pulsion, naît un nouveau sujet, nouveau dans ce sens où les réseaux de signifiants qui lui sont consubstantiels se trouvent affectés par cet impossible.

Le sujet n’est qu’une émanation du signifiant rappelle sans cesse Lacan, il naît du symbolique, il se déduit de l’articulation entre les signifiants. Dès lors, l’être parlant n’a pas d’autre choix que d’en passer par le défilé du signifiant, par le registre de la demande pour exprimer cette sexualité mise en acte par la pulsion. Il se pourrait même, nous dit Lacan, que « c’est par la réalité sexuelle que l’homme a appris à parler » (p.138)

Le montage pulsionnel, référé à l’instance du Réel, se double du registre de la demande, articulée en signifiant. Ici se profile un premier nouage entre le Réel et le Symbolique, qui laisse un reste, le désir : « (la demande), de s’articuler en signifiants, laisse un reste métonymique qui court sous elle, qui est à la fois une condition absolue et insaisissable, élément nécessairement en impasse, insatisfait, impossible, méconnu, élément qui s’appelle le désir. La fonction du désir est résidu dernier de l’effet du signifiant dans le champ du sujet. Desidero, c’est le cogito freudien » (p.141)

Ce qui nous donne l’idée d’un sujet en constant remaniement causé par cette quête impossible de l’objet. Mais qu’elle est le ressort de cette quête incessante ? Paradoxalement, Lacan fait appel ici au biologique : « La libido est à concevoir comme un organe –au 2 sens du terme, organe –partie de l’organisme, et organe –instrument » (p.171) Moyennant quoi, si la libido est « un pur instinct de vie, c’est-à-dire de vie immortelle » (p.180), l’homme condamné à la reproduction sexuée (chassé du paradis terrestre ?), n’a affaire qu’à des représentants de cette libido, les objets a.

La sexualité s’origine ainsi de la fonction du manque, de ce ratage irréductible. Plus exactement, la sexualité relève du recouvrement de 2 manques : un manque réel, induit par la reproduction sexuée ; et un manque symbolique, qui naît de la dépendance du sujet au signifiant : le sujet parlant est d’abord et toujours dépossédé de lui-même du fait même qu’il parle.

Puisque la pulsion actualise la réalité sexuée dans le psychique, elle présentifie du même coup la mort au sein même de l’être vivant condamné à la reproduction. Par ce détour biologisant, Lacan réalise l’unicité de la pulsion. Nous avons vu que pour Freud, en dernière analyse, la vie pulsionnelle se supportait de 2 pulsions, Eros et Thanatos, étroitement intriquées. Lacan fait un pas de plus : toute pulsion est aussi pulsion de mort « J’explique ainsi l’affinité essentielle de toute pulsion avec la zone de la mort, et concilie les 2 faces de la pulsion –qui, à la fois, présentifie la sexualité dans l’inconscient et représente, dans son essence, la mort « (p.181)

La question de l’amour présupposerait l’existence d’une pulsion génitale globale, non partielle, qui dérogerait au mécanisme pulsionnel. Mais le choix d’objet d’amour, tel qu’il s’observe dans la clinique, est avant tout soumis aux vicissitudes du complexe d’Œdipe, aux lois de la filiation et aux structures élémentaires de la parenté, et plus généralement à l’environnement culturel du sujet. Lacan récuse la notion de pulsion génitale : « Pour concevoir l’amour, c’est à une autre sorte de structure que celle de la pulsion qu’il faut nécessairement se référer » (p.173) Avec Freud, l’amour ne se situe pas dans le champ pulsionnel, mais du côté du Moi et du narcissisme.

Le désir, lui, est toujours désir de l’Autre, dans le sens où il naît au champ de l’Autre, comme énigme. Que me veut-il ? Quel est son manque, quel est son désir ? : « Le désir de l’Autre est appréhendé par le sujet dans ce qui ne colle pas, dans les manques du désir de l’Autre » (p.194)

Le 1er objet disponible que l’infans propose à l’énigme du désir parental, c’est lui-même : « le fantasme de sa mort, de sa disparition, est le 1er objet que le sujet a à mettre en jeu dans cette dialectique » Cette disposition à se faire l’objet cause du manque dans l’Autre peut se retrouver dans les impasses du désir du sujet, et dès lors donner lieu à des manifestations pathologiques comme la tentative de suicide, la fugue, voire l’anorexie.

La cause du désir naît du manque dans l’Autre que Lacan note S(A). Ce manque dans l’Autre ne cesse d’échapper à la prise dans le signifiant de la demande, l’interrogation est sans fin du fait même de l’incomplétude et de la polysémie du langage : il n’y a pas de signifiant dernier qui viendrait faire réponse définitive. D’autant qu’au lieu de l’Autre, le sujet disparaît : « le signifiant est ce qui représente le sujet pour l’autre signifiant. Au niveau de l’autre signifiant, le sujet s’évanouit » (p.214)

Les réponses du sujet à l’énigme du manque dans l’autre sont autant de leurres, de fantasmes que Lacan note S¸a. Soit, toutes les manières autre que l’égalité, dont le sujet divisé par le signifiant appréhende l’objet a.

 

Se dessine ainsi une perspective dans laquelle le désir serait originaire, en tant que repérage du manque dans l’Autre. Cette cause du désir du sujet isole des objets a que le montage pulsionnel fait est chargé d’atteindre. Cette quête s’avère impossible puisqu’elle est, pour l’être parlant, supportée par la demande, articulée en signifiants. A chaque tour naît un nouveau sujet, un sujet modifié par l’opération elle-même.

« …l’objet du désir, c’est la cause du désir, et cet objet cause du désir, c’est l’objet de la pulsion –c’est-à-dire l’objet autour de quoi tourne la pulsion. (…) Ce n’est pas que le désir s’accroche à l’objet de la pulsion –le désir en fait le tour, en tant qu’il est agi dans la pulsion. Il y a aussi des désirs vides, des désirs fous, qui partent de ceci –il ne s’agit que du désir de ce que, par exemple, on vous a défendu quelque chose. Du fait qu’on vous l’a défendu, vous ne pouvez pas faire autrement, pendant un certain temps, qu’y penser. C’est encore du désir » (p.220)

 

 

 

Christian Colbeaux (18/05/09)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s