Pierre Mâle : la magie relationnelle de l’adolescent.e

Pierre MalePhilippe GUTTON considère Pierre MALE comme « le WINNICOTT de l’adolescence ». WINNICOTT (1896-1970) était pédiatre de formation, et analysé, entre autres par James STRACHEY et Michael BALINT, il a marqué la psychanalyse des enfants, notamment par la notion d’espace transitionnel. Membre du groupe dit des « indépendants », WINNICOTT s’est toujours tenu à l’écart de la querelle entre Mélanie KLEIN et Anna FREUD à propos de la psychanalyse des enfants, qui était alors l’apanage de l’école freudienne anglaise. En somme, dans l’institution analytique anglo-saxonne, il occupait une position tierce, neutre dans le sens où il ne participait pas aux différents théoriques mais avançait tranquillement ses propres conceptualisations issues d’une pratique assidue auprès des enfants. Une pratique qui justement, privilégiait la création d’un espace transitionnel, d’un lieu tiers entre l’enfant et ses parents.

Avec Pierre MALE, nous allons retrouver cette tierceté, non pas tant entre les parents et l’adolescent, mais entre ce qu’il appelle l’extérieur, le social, l’école ou la famille; et l’intérieur, c’est à dire le fonctionnement psychique propre de l’adolescent, travaillé par l’intrusion de la réalité sexuelle, « ce matériau en fusion qui n’a pas encore trouvé sa vraie forme ».

Pierre MALE est décédé en 1976 à l’âge de 76 ans. Il passe sa thèse de médecine en 1927 et se spécialise en psychiatrie infanto-juvénile. Il travaille à St Anne, où il côtoie LACAN puis il fonde en 1948 sur le modèle anglo-saxon le « Centre de guidance infantile et juvénile » de l’hôpital Henri ROUSSELLE – soit, le premier véritable lieu d’accueil des adolescents en France. Psychanalyste membre de la S.F.P., il travaille avec René DIATKINE, Roger MISES, etc.…

Pierre MALE est ainsi considéré comme le « créateur » de la psychanalyse de l’adolescent (dixit Patrick DELAROCHE) – dans le sens où il préconise une psychothérapie spécifique, « inspirée de l’analyse ». L’adolescence est comme une seconde naissance, et l’occasion d’un rattrapage des ratés du développement infantile. Cette psychothérapie spécifique inspirée de l’analyse cherche à atteindre les conflits non résolus qui pèsent encore tout leur poids sur l’évolution », alors même qu’il faut « reconnaître et éclairer l’angoisse suscitée par le problème de l’identification et de l’acceptation de la vie génitale ».

« Psychothérapie de l’adolescent » est un ouvrage qui date de 1964, et le vocable reste très « classique », assez éloigné des conceptualisations lacaniennes qui nous sont plus familières.

Néanmoins, dès l’introduction, Pierre MALE affirme que « cette crise fait émerger le sujet, à travers des difficultés variables, du monde de l’enfance ». Cette même année 1964, le 9 décembre plus précisément, lors de son séminaire sur les « Problèmes cruciaux de la psychanalyse », Jacques LACAN entérine en quelque sorte je que j’appellerais une seconde naissance au langage. C’est à propos de Lev VYGOTKI (1896-1934), psychologue russe précurseur du « constructivisme social » – théorie qui consiste à considéré le développement intellectuel de l’enfant comme une fonction des groupes humains plutôt que comme un processus individuel-, que Jacques LACAN énonce « Le vrai maniement du concept n’est atteint (…) qu’à la puberté ». Soit un processus d’individualisation séparation qui ne concerne pas tant la réalité vécue que le réel du discours du sujet qui s’autonomise et se singularise sous la pression du processus pubertaire qui n’a de cesse de se symboliser, symptomatiquement au besoin : seconde naissance à la parole, assomption d’un discours qui serait propre au sujet, voilà le cœur même de l’opération adolescente. Et la tâche de l’analyste est de l’accompagner dans cette seconde naissance : ni maître, ni témoin, mais fidèle serviteur de l’élaboration psychique en cours.

C’est que, nous dit Pierre MALE, « la signification des mots a une portée et une charge magique très différentes que chez l’adulte ». Et même si « nous avons à recevoir de l’adolescent lui-même le sens qu’il prête aux mots« , il ne s’agit pas pour autant de singer le langage adolescent, en perpétuel remaniement, comme l’indique Didier LAURU (in « La folie adolescente », p.209) : « Il ne s’agit pas d’aller au devant du transfert dans une sorte de séduction qui sonnerait faux. Les adolescents démasquent vite l’imposture de cette position ».

Pierre MALE insiste sur le côté magique de la rencontre avec l’adolescent, une « magie relationnelle » dit-il, pour laquelle les premiers contacts sont souvent décisifs, et la relation intuitive avec l’inconscient du sujet, dès la première heure, contient fréquemment la réussite même du traitement ».

Souvent peu demandeur lui-même, l’ado résiste habituellement à ce qu’il considère comme une intrusion. Gabriel BALBO l’exprime ainsi dans un article du Journal Français de Psychiatrie, « Touche pas à mon inconscient » ; « A son inconscient, l’adolescent ne veut pas que l’on touche –comme s’il présumait que l’on entendait s’en servir, il en fait son pote ».

Dès lors, Pierre MALE préconise une « psychothérapie vivante », de « vivre le conflit avec l’adolescent ». Parce que ce qui perturbe l’adolescence, ce sont ces conflits non résolus de l’enfance, que le thérapeute doit vivre avec l’adolescent afin de l’aider à les liquider. L’attitude du thérapeute doit être d’une « neutralité relative » par rapport aux problèmes familiaux, sociaux ou scolaires : « Ces problèmes ne sont pas abordés immédiatement, mais évoqués secondairement ».

 Le transfert prime sur l’interprétation, et le travail psychique peut se poursuivre « en tâche d’huile » : « Quand au contenu de l’échange, il doit porter au moins autant sur la vie quotidienne que sur les conflits ». Le transfert ne concerne pas tant l’affect que la transmission du plaisir à penser, de l’apaisement des pulsions par la verbalisation, de l’invitation au voyage intérieur auquel l’adolescent(e) peut être très sensible.  Au passage, 45 ans plus tard, il me semble que beaucoup de cures d’adultes se déroulent selon ces mêmes modalités (adolescence infinie ?).

Le thérapeute de l’adolescent(e) offre ainsi un espace transitionnel de parole, un lieu tiers entre ce qui insiste du corps et du psychique, et les contingences familiales et sociétales : « Le principe thérapeutique de Pierre MALE », dit Philippe GUTTON, « c’est travailler au dehors (…) déconstruire le dehors et tout ce qui menace » l’émergence d’un sujet autonome.

Contrairement à la cure type, l’analyste ne peut rester silencieux avec l’adolescent(e) : « Il faut maintenir sans cesse un effort renouvelé pour garder le contact ». Toujours, le transfert prime afin de « construire un entre-nous qui est extérieur du dehors » dit Philippe GUTTON, il faut « transférer dans la séance tout ce qui se passe à l’extérieur » afin de forger « un regard de nous, pas de l’analyste ».

 En définitive, le thérapeute de l’adolescent(e) doit se départir de toute attitude moralisante, parentale, adulte et de maîtrise et proposer un lieu tiers, dans lequel un discours propre, autonome, peut émerger à la faveur d’un dialogue « socratique » entre l’adolescent(e) et l’analyste. La prudence de Pierre MALE rejoint celle de WINNICOTT avec les enfants : « Nous devons toucher au monde fragile, délicat, souvent étonnamment caché de l’adolescent qu’avec de grandes précautions », d’autant qu’il s’agit moins de s’identifier aux parents qu’à l’adolescent lui-même : « Les adultes ont oubliés dans beaucoup de cas leur passé, et cependant l’identification à l’adolescent est nécessaire à l’application du traitement ».

 Deuxième enseignement de Pierre MALE, c’est qu’il distingue clairement le puberté de ce qu’il appelle la crise juvénile.  Je n’ai pas retrouvé par ailleurs cette différenciation, si ce n’est peut être chez Philippe GUTTON qui insiste sur le pubertaire. Il est pourtant de constatation quotidienne, pour les parents comme pour les éducateurs, que le collégien se distingue très nettement du lycéen. A mon avis, il ne s’agit pas tant d’un biais induit par l’organisation scolaire, mais d’une adaptation de celle-ci à la maturation propre de l’adolescence.

La puberté, dit Pierre MALE, demande « un effort adaptatif de l’enfant, une tentative de rééquilibrer son personnage à travers des mécanismes de défense souvent attardés devant une dominance menaçante des pulsions ». Le début même de la puberté est très variable, il connaît de grandes variations en fonction de l’environnement social. Il est le plus souvent progressif chez le garçon, « en mosaïque », alors qu’il est plus franc chez la fille avec l’apparition des premières règles.

La puberté confronte l’enfant à 2 défis : la modification du schéma corporel, et par là, la confrontation à la problématique identificatoire; et d’autre part, l’entrée en jeu de la pulsion génitale, qui, désormais, apparaît réalisable. En quelque sorte, l’œdipien incestueux est maintenant praticable.

Les modifications corporelles mettent à mal l’image du corps, telle qu’elle est perçue par l’adolescent lui-même mais aussi pas ses proches. D’une part, se réveille ici l’incestuel en jeu dans la relation parents, adultes, enfant, d’autre part cette métamorphose –de la voix pour le garçon, du corps plus sûrement pour la fille- induit « un doute sur l’authenticité de soi et du corps ». Soit, l’expérimentation même que « sois est un autre », pour reprendre l’expression d’Arthur RIMBAULT, une mutation qui s’effectue dans tous les domaines pulsionnels : dans la chair, la voix, le regard : « Il y a donc une situation vitale de forme narcissique et identificatrice, mise en valeur par la crise pubertaire ».

Le sentiment de bizarrerie et d’étrangeté que vit l’enfant pubère relève de la remise en cause des théories sexuelles infantiles qui prévalaient jusqu’alors, de l’activation du génital et de son corrélaire, l’angoisse de castration : « La puberté déclenche une vague renouvelée des pulsions, mais aussi une construction également constamment rénovée des défenses ».

L’entrée en jeu du génital se trouve d’autant plus difficile à assumer et d’autant plus culpabilisée, qu’elle réveille le complexe de castration et les impasses éventuelles de l’œdipe. Pierre MALE préconise une psychothérapie de réassurance et de déculpabilisation, et la puberté constitue en quelque sorte « l’heure de vérité » quant à la problématique oedipienne et aux traumatismes éventuels : « Il faut permettre au sujet d’assumer son sexe ».

 C’est sans doute ici l’enjeu primordial de la puberté, l’assomption de son sexe pour reprendre un mot de LACAN : « La question, donc, de la génitalisation est double, elle est celle d’une part qui comporte une évolution, une maturation, et d’autre part comporte dans l’OEdipe quelque chose qui se réalise, qui est l’assomption par le sujet de son propre sexe, pour appeler les choses par leur nom, qui est le fait que l’homme assume le type viril, que la femme assume un certain type féminin, se reconnaît comme femme, s’identifie à ses fonctions de femme. La virilité et la féminisation, voilà les deux termes qui sont essentiellement la fonction de l’Œdipe ». En d’autres termes, non seulement la puberté réactualise l’œdipe, mais elle autorise, après la période de latence, une certaine pacification de celui-ci de par l’identification sexuelle enfin acquise. Ce qui ne se fait pas sans obstacle, et cette problématique peut rester active longtemps (adolescence infinie ?).

Christian Colbeaux (14/12/09)

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