VII/ Le discours, lien social

 

discours

« En fin de compte, il n’y a que ça : ce lien social que je désigne de discours. Parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de le désigner dès qu’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer d’une certaine façon dont le langage s’imprime, se situe sur ce qui grouille, c’est-à-dire l’être parlant »».

  1. Lacan, 13 février 1973 (« Encore »)

En 1900, dans la « Traumdeutung », S. Freud établit définitivement le rêve comme un rébus énigmatique, comme un ensemble d’hiéroglyphes, qu’il s’agit de déchiffrer, d’interpréter à partir de la parole librement associée de l’analysant.

Du rêve au symptôme, il n’y a qu’un pas, puisque toute formation de l’inconscient, comme le lapsus ou le mot d’esprit, se révèle en fin de compte n’être que le retour du refoulé chez l’être parlant.

Ainsi, l’écoute analytique ne porte pas sur le discours manifeste de l’analysant, sur ses souvenirs qui peuvent, à l’occasion, revenir au conscient ; encore moins sur les élucubrations qu’il échafaude pour rendre sens à son être au monde, comme c’est l’illusion qui anime le plus souvent le candidat au divan.

Freud établit la loi de la libre association (« Dites tout ce qui vous viens à l’esprit »), afin de mieux entendre ce qui va venir contaminer le bel ordonnancement de la parole de l’analysant, soit ce qui achoppe, se répète, se tait ou s’exogène dans le flot de paroles.

Soit, ce retour du refoulé dans le langage, parce que l’être humain, en tant qu’il parle, ne peut s’absoudre de laisser surgir à son insu, dans la parole, le désir rejeté car inapproprié à la conscience morale qu’il a de sa finitude.

Avec la théorie du signifiant, qu’il reprend des linguistes, Lacan accentue lors de son retour à Freud, la grammaticalité de l’inconscient : « L’inconscient de Freud est structuré comme un langage – et entendez bien que je parle ici d’une façon radicale, je veux dire que dans l’inconscient, un matériel joue selon les lois que découvre l’étude des langues positives (…) Il faut tenter de dire plus avant et que Freud a moins découvert l’inconscient – dont l’existence était soupçonnée depuis longtemps – qu’il ne l’a établit en son lieu, et qu’il n’a établit une méthode de déchiffrement (…) Il fallait le coup de force de Freud pour comprendre que l’inconscient est structuré, et que cette structure impose une méthode de lecture »[1].

Puisque l’inconscient se manifeste essentiellement comme une écriture hiéroglyphique qui imprime sa marque dans le dire du sujet, l’inconscient est structuré comme un langage.

Lacan inverse la formule du linguiste Ferdinand de Saussure, pour qui le signifiant correspondait à la représentation du son tel qu’il est perçu, et le signifié au concept s’y rapportant. Psychiatre ayant longtemps exercé à l’hôpital St Anne de Paris, Lacan consacre son troisième séminaire (1955 – 1956) à l’étude des psychoses. L’écoute de la parole psychotique démontre radicalement la polysémie du langage, soit le fait qu’un mot puisse avoir différents sens – voire même aucun.

D’où la primauté lacanienne du signifiant, du dire ; sur le signifié, qui en est la représentation psychique.

Dès lors, le désir inconscient, en tant que retour du refoulé, va venir déranger le bel ordonnancement des signifiants qui s’enchaînent dans la parole, à l’exemple du lapsus, mais pas que. Le sujet du désir, en tant qu’inconscient, s’exprime dans les dessous du dire du sujet, et c’est ce que l’analyste tente d’entendre dans le silence auquel il se tient.

Lors de ce séminaire sur les psychoses, Lacan reprend l’étude du Président Schreber, magistrat auteur d’un écrit délirant, auquel Freud consacre l’une de ses « Cinq psychanalyses ». Schreber était affublé d’un père pédagogue, célèbre en son temps pour ces écrits, qui maintenait une emprise totalitaire sur son fils, tant corporelle que psychique.

Ce père, par trop réel dans le corps et l’esprit de son fils, ne fut pas, pour ce dernier, symbolisable, assimilable, intégrable dans la chaîne signifiante.  Ni même refoulé, puisque pour cela, il faudrait qu’il puisse s’articuler d’une façon ou une autre à cette chaîne. Un signifiant paternel forclos dit Lacan, en reprenant le terme juridique de forclusion qui indique très précisément la déchéance de droit.

Alors que le magistrat Schreber est appelé à présider un Tribunal allemand d’une certaine importance, il est confronté à ce signifiant qui manque, qui fait trou dans la chaîne. Dès lors, la chaîne signifiante se délire pour tenter de rendre compte de ce que le président Schreber nommait « le meurtre d’âme » : « ce qui est rejeté du symbolique revient dans le réel » dit Lacan.

Les signifiants se déchaînent, et engendrent un être au monde hermétique au commun des mortels – même si certains délires peuvent trouver quelque succès sectaire.

Lacan fait de la forclusion du nom du père la genèse de la structuration psychotique de la personnalité. Nul besoin de parole dans l’interaction maternelle avec l’infans, les cris suffisent comme l’illustre l’enfant psychotique, auquel a manqué l’intervention tierce du dire paternel.

Avec le nom du père, que Lacan conjuguera plus tard au pluriel, se profile la notion de signifiant primordial, celui qui fait tenir la chaîne signifiante.

C’est ce que Freud appelait l’identification primordiale au père, une identification d’avant même l’assomption du sujet au langage, en tant que comme tiers, la fonction paternelle l’y introduit. Non pas qu’il faille la présence dans la réalité du père auprès de l’infans, mais qu’une figure paternelle, qu’un phallus vienne faire référence dans le psychisme maternel, pour venir fonctionner comme signifiant primordial. A défaut du conjoint, c’est bien souvent le père de la mère, dans la névrose, qui vient occuper cette place, pérennisant ainsi la transmission oedipienne ! Lacan appelle cela la métaphore paternelle.

Le langage s’articule ainsi entre S1, signifiant primordial, et la batterie de signifiants dont dispose le sujet, que Lacan nomme S2 : S1  » S2.

Le sujet, en tant que sujet de l’inconscient, siège dans les dessous de cette articulation signifiante : S1  » S2

$

De cette opération, il y a une perte. Du fait de son aliénation dans le langage, l’être parlant n’a plus accès à la jouissance instinctive de l’animal, et doit en passer par les signifiants dans son adresse à l’autre. L’homme n’a affaire qu’à un ersatz de jouissance, que Lacan nomme l’objet a, objet cause du désir.

Le discours du sujet se formalise ainsi en une équation à quatre termes :

S1  » S2

$       a

 

Ce que nous apprend l’expérience analytique, nous dit Lacan, c’est que « le langage est la condition de l’inconscient [2]». Autrement dit, le sujet de l’inconscient est avant tout parlé avant d’être parlant. Et d’ailleurs, ça parle, ça n’arrête pas de parler en chacun d’entre nous, ce qui contrarie bon nombre de nos concitoyens par trop obsessionnels. Et ce petit discours intérieur auquel nous n’échappons pas, indique assez bien en quoi le discours se présente à nous « comme une structure nécessaire qui dépasse de beaucoup la parole, toujours plus ou moins occasionnelle[3] ».

C’est dans le séminaire « L’envers de la psychanalyse », tenu en 1969-1970, que Lacan élabore la théorie des discours. C’est le troisième déplacement, après St Anne et l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, dont le directeur se plaignait « d’entendre beaucoup trop parler de phallus à l’école[4] ». Pendant 9 ans, de 1959 à 1978, Lacan va tenir son séminaire dans un amphithéâtre de la faculté de Droit, en face du Panthéon, dans le cadre de l’Ecole pratique des hautes études. Le lieu est immense, et au décours des événements de mai, la foule s’y presse, ce que ne manquera pas de noter Lacan lors d’une conférence à Vincennes en décembre 69 : « Ce à quoi vous aspirez comme révolutionnaires, c’est à un maître. Vous l’aurez ».

Le discours du maître, indique Lacan, c’est l’envers du discours de la psychanalyse. Soit ce discours autocentré que le sujet tient comme Moi, en son fort intérieur, comme petit maître : S1  » S2

$       a

 

Lors de ce séminaire, Lacan commente le « Tractatus logico-philosophique » de Ludwig Wiggenstein, publié en 1921 : « On peut qualifier de relève mathématique ce deuxième moment de la relève logicienne effectuée par Lacan en 1965, après sa rencontre avec l’ENS[5] ».

Lacan entame en effet un long compagnonnage avec les sciences mathématiques, seules aptes à rendre compte du réel. Des différents mathèmes qu’il élabore, à la topologie qui occupe toute la dernière partie de son enseignement.

Pour l’heure, Lacan nous propose ses « petits quadripodes tournants », afin de rendre compte des différents discours qui font lien social entre les hommes.

Le discours du maître tel qu’il est mathématisé, détermine 4 termes et 4 places :

Agent  » autre

Vérité    production

Soit :

  • tout discours s’adresse à un autre, même s’il se réduit à soi-même ;
  • tout discours se tient à partir d’une certaine place, celui d’agent de l’énonciation ;
  • la vérité, latente, interfère dans les dessous des propos tenus ;
  • et tout discours produit quelque effet, fut-il inaperçu.

 

Nous avons donc 4 termes, 4 places, et l’application d’une permutation circulaire d’un quart de tour permet de définir 4 discours.

Dans le discours du maître, le sujet impose sa loi à l’autre afin d’en soustraire un plus de jouir : reprenant Hegel, Lacan indique que le maître S1 est dépendant du savoir de l’esclave S2 pour affirmer sa fonction de sujet $.

Un quart de tour nous donne le discours hystérique : $  » S1

a      $

Le discours hystérique n’est pas l’apanage du sujet hystérique, même si l’hystérique en incarne le paradigme. De façon générale, le discours en tant que lien social, peut être tenu par tout un chacun, selon les circonstances et les fonctions qu’il occupe, tant dans la vie privée que professionnelle ou amicale. Le discours diffère selon que l’on soit parent, malade, enseignant, chef ou subordonné, etc.

Ainsi, le discours de l’hystérique est le discours attendu de tout analysant, dans le sens où le sujet identifié au symptôme, met au travail le signifiant du maître dans l’espoir qu’il produise un savoir qui lui donnerait la clé de l’énigme de son désir.

 

Un quart de tour nous donne le discours de l’analyste : a  » $

S2   S1

L’analyste, en position d’objet a, c’est à dire, de rebus, d’objet perdu d’avance (ce qu’illustre assez bien le silence auquel il s’abstient), l’analyste fait parler le sujet $ afin de produire des signifiants maîtres S1, au nom d’un savoir en position de vérité.

Un dernier quart de tour nous donne le discours universitaire : S2  » a

S1     $

Le savoir est en position de commandement, il s’appuie sur le signifiant maître en position de vérité, et il agit sur ses affidés dans l’espoir d’en obtenir un supplément d’être. C’est « la nouvelle tyrannie du savoir[6] » à l’œuvre à l’université, l’étudiant étant sommé de produire des publications qui enrichissent l’aura de l’enseignant.

Mais c’est aussi le modèle de la bureaucratie, nous dit Lacan, le savoir-faire avec la loi en position de vérité du bureaucrate martyrisant le quidam dans une inflation subjective.

On peut repérer aussi ici, le discours des thérapies cognitivo-comportementales. Il faut d’ailleurs remarquer que le discours universitaire peut également s’obtenir d’un quart de tour rétrogyre à partir du discours du maître.

 

Ce qu’il s’agit de comprendre, c’est que ces 4 formes discursives sont autant de liens sociaux, c’est-à-dire de relation à l’autre, dont dispose chaque sujet parlant. On ne s’adresse pas de la même façon à son chef, à son médecin, à ses parents ou à ses enfants, à des amis dans la peine.

Tout un chacun peut se mettre dans la position d’obéir –ou de se révolter -, d’attendre un diagnostic indiscutable, de respecter ou de s’imposer imposer auprès de ses proches, voire même d’écouter un autre dans la bienveillance du silence.

Le discours du maître s’origine des philosophies grecque et latine, c’est celui du propriétaire des esclaves qu’il fait travailler. C’est le discours du maître antique, mais c’est aussi le premier discours auquel nous avons affaire, en tant que le discours intérieur se fait loi du sujet.

Le discours hystérique s’origine tout simplement de l’insatisfaction structurale de l’homme de ne pas pouvoir jouir de façon instinctive de ce qui s’offre à lui – en tout cas pour la plupart des hommes, puisqu’ apparemment, certains y échappent, mais nous y reviendrons. En tant qu’être parlant, l’homme ne peut échapper au symptôme, dont l’hystérie pathologique est la pointe avancée, puisque l’aliénation dans le langage ne peut qu’achopper au regard de la pulsion.

Le discours analytique s’origine d’une écoute bienveillante, c’est-à-dire, dans laquelle le sujet s’efface. Au contraire du discours religieux,, il ne trouve pas sa vérité dans quelques signifiants maîtres qui seraient valables pour tout un chacun, mais sur un savoir qui est supposé à l’autre.

Le discours universitaire est le prototype du discours totalitaire, c’est par exemple celui du père du président Schreber. C’est celui « qui se spécifie d’être, non pas savoir-de-tout, nous n’y sommes pas, mais tout-savoir[7] », soit ce à quoi nous assistons actuellement avec les élucubrations économiques des agences de notations auto-proclamées.

 

 

 

Christian Colbeaux (19/12/11)

 

 

 

 

 

[1] Jacques Lacan, Interview avec Gilles Lapouge, « Le Figaro Littéraire », 1er décembre 1966

[2] Jacques Lacan, « L’envers de la psychanalyse », p. 45, Seuil, 1991

[3] Ibid, p. 11

[4] Elisabeth Roudinesco, « Jacques Lacan », p. 444, Fayard, 1993

[5] Ibid, p. 449

[6] J. Lacan, Ibid, p. 34

[7] J. Lacan, Ibid, p.34

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