Le sexe, la drogue et le genre

Intervention aux XXVIIèmes Journées de Reims : « La femme d’abord ! Enseignements issus de la pratique auprès de femmes toxicomanes, 8-9 décembre 2011 »

klimt-3-ages-femme-40x501/ Même dans la drogue, la femme n’est pas l’égale de l’homme. Les statistiques sont impitoyables, elles ne varient guère quelque soient leurs origines géographiques, quelque soit le milieu culturel : plus des trois-quarts des addicts sont de sexe anatomique masculin. Et cela concerne aussi bien les drogues licites que les drogues illicites. En ce qui concerne le tabac, il semblerait que la proportion de fumeuses progresse, ne perdons pas espoir !

Je parle de sexe anatomique, sciemment, puisque contrairement à ce que Freud affirmait au début du XXème siècle, l’anatomie n’est pas forcément le destin. Avec les formules de la sexuation, Lacan nous a définitivement convaincu que l’on pouvait aussi bien être de sexe anatomique masculin et de structuration psychique féminine, et inversement.

Les choses se compliquent à partir des années 70 et le développement des « Gender Studies », les études de genre en français. Il se pourrait alors, que l’on puisse être ni homme, ni femme.

2/ Les femmes se présentent dans les centres de soins le plus souvent en urgence : femmes enceintes, femmes battues, en errance, et/ou prostituées, femmes abandonnées par leur compagnon fournisseur incarcéré. Urgence fœtale, urgence sociale, urgence médicale. Ces femmes que nous rencontrons sont dans l’urgence, non seulement lorsqu’elles prennent contact, mais elles sont aussi dans l’urgence au quotidien, elles vivent dans l’urgence : urgence des rendez-vous chez le médecin, la PMI, la Mission locale, les intervenants sociaux, mais aussi l’urgence de s’occuper des enfants, d’effectuer d’interminables démarches administratives, de trouver un toit pour les jours qui viennent ou de s’acoquiner avec un nouveau protecteur qui s’avérera bien souvent tout aussi destructeur que le précédent.

Ces femmes vivent dans l’urgence, parce qu’elles vivent dans la précarité. Une précarité qui n’est pas seulement, et pas forcément sociale, financière ou culturelle. Ces femmes vivent dans la précarité psychique, dans l’errance identificatoire, dans l’hémorragie du trauma. Parce qu’elles ont été très souvent profondément meurtries au cœur même de leur être.

Et c’est pourquoi, elles se présentent à nous, dans cette urgence et avec cette précarité : je suis enceinte, mère de famille, battue, à la rue, prostituée, abandonnée à mon sort.

Et, en miroir, nous répondons à l’urgence par l’urgence, à la précarité par des bricolages précaires : substitution, nuits d’hôtel, mobilisation des partenaires, etc.

3/ Et nous avons bien du mal à ce que ces femmes addicts puissent se pauser, faire une pause, elles sont souvent de passage, le temps d’une grossesse, de l’incarcération du compagnon, ou de leur prise en charge par les services sociaux.

Il est encore plus difficile qu’elles puissent se causer, dans les deux sens du terme. Se causer, pour causer, parler d’elles-mêmes, en dehors de cette urgence et de cette précarité ; mais aussi se causer comme cause de leur désir, puisqu’effectivement, le plus souvent, elles avancent masquées, et elles mettent en avant leurs prérogatives familiales, leur compagnonnage ou leur errance.

C’est que ces femmes que nous rencontrons ne sont pas simplement dépendantes d ’un produit, elles sont dépendantes dans tous les aspects de leur vie, elles sont multi dépendantes : dépendantes de leur mère, de leurs enfants, de leur compagnon, des intervenants sociaux, de leur réputation, etc.

Ce en quoi, elles se distinguent quand même radicalement de leurs homologues masculins, qui, pour certains, tout autant dans l’urgence et la précarité, ne nous sollicitent pas sur le même registre. Et auxquels, nous ne répondons pas dans la même urgence, pour lesquels nous attendons une certaine distanciation. Pour être clair, cliniquement, au quotidien, nous procédons à ce que l’on appelle une évaluation, pluridisciplinaire, qui peut prendre un certain temps, avant que l’on prenne, en équipe, la décision de délivrer un traitement de substitution dans le service.

C’est tout l’intérêt de ces journées, ici à Reims, comme celle que j’ai organisé à Douai l’an dernier : pouvoir faire un pas de côté vis à vis de notre clinique quotidienne, prendre un peu de recul et s’interroger effectivement sur ces modalités de prise en charge qui différent en fonction du sexe anatomique.

4/ C’est que, c’est bien connu par les soignants, les femmes addicts, bien que moins nombreuses, le soient bien souvent bien plus, bien plus prises dans l’addiction que leurs congénères masculins, et elles en supportent des conséquences, tant médicales que sociales bien plus importantes.

Le « continent noir », ainsi que l’appelait Freud, ne cessait de l’intriguer, et à la question de savoir ce que veut une femme, Freud y répond par l’envie de pénis.

Ce que Lacan reprendra par le primat du phallus, signifiant fondamental ou signifiant des signifiants, qui dépasse de loin l’appendice somatique fut-ce-t-il à l’occasion tumescent.

Lorsque Jacques Lacan élabore les formules de la sexuation, il énonce que la femme, non seulement n’existe pas, mais qu’elle n’est pas toute.

La femme n’ek-siste pas … dans l’inconscient, parce qu’il n’y a pas de signifiant du sexe féminin. Un sexe féminin qui a « un caractère d’absence, de vide, de trou », et ne pourrait pas dès lors faire référence.

Pour autant, toute femme, comme tout être parlant, en passe par le symbolique, par les signifiants et donc par l’ordre phallique.

Elle ne peut donc se désigner comme femme que représentée par un autre signifiant : mère, incestée, battue, abandonnée, errante.

5/ Pour autant une femme n’est pas un homme comme les autres : elle n’est pas toute prise dans la jouissance phallique, contrairement au sexe masculin, elle est pas-toute.

La femme aurait accès à une jouissance Autre, hors symbolique, une jouissance dans le réel, le réel du corps, notamment lors de la gestation et de l’accouchement. Non pas que ces événements soient forcément des parties de plaisir, mais ce sont des moments où s’éprouve le corps, habité par un autre, et dans lesquels les sens s’exacerbent.

Les sujets masculins n’ont pas accès naturellement à cette jouissance Autre, et l’on peut penser, en effet, que les psychotropes leur permettent d’y accéder, à cette jouissance Autre. C’est à dire, à jouir des sens, des sensations. C’est bien l’effet en général recherché, l’exacerbation des sensations.

Les sujets féminins ont un accès direct à cette jouissance Autre, et elles ont, effectivement, beaucoup moins besoin recours aux psychotropes pour l’éprouver. A défaut, les menstruations sont là pour leur faire éprouver, dans leur corps, tous les 28 jours, cette jouissance Autre.

Et c’est le plus souvent l’effraction, dans leur corps, de la jouissance phallique, qui les précipitent dans l’addiction : viol, inceste, violences de toutes sortes qui leur ont été imposées dans leur commerce avec les hommes.

6/ Il y a quelques semaines, nous avons reçu au CSAPA de Douai une jeune et frêle jeune fille âgée de 16 ans, qui nous était envoyée par le service des urgences de l’hôpital. Elle avait été hospitalisée quelques jours plutôt dans le service des urgences pour une O.D. par médicaments et héroïne. L’examen clinique puis l’échographie, révèle que Sonia, appelons-la comme cela, est enceinte de cinq mois, ce dont elle n’avait aucune conscience.

Lors de notre première rencontre, elle semble commencer à prendre toute la mesure de sa situation obstétricale, bien plus que de l’incidence de sa dépendance à l’héroïne, avérée depuis une bonne année. Nous lui conseillons un traitement de substitution par la BHD, qu’elle refuse. Elle vit depuis quelque mois avec un petit dealer violent, qui n’a que faire de son consentement aux relations sexuelles, et qui la prête à ses potes. Sonia n’a donc aucune idée de l’identité possible d’un père biologique, d’autant qu’elle n’était plus réglée depuis une petite année.

Devant la détresse de la situation, nous la recevons de façon très rapprochée, acceptant volontiers ses retards et ces absences, au décours desquelles Sonia reprend rapidement et systématiquement contact. Tisser du lien, tricoter du transfert. L’équipe du CSAPA se mobilise, l’assistante sociale s’inquiète du signalement judiciaire effectué lors de son séjour dans le service des urgences, elle investit le suivi proposé par la psychologue, mais Sonia refuse toujours de se rendre à la consultation d’un médecin du centre. Pour autant, elle entame un suivi obstétrical avec une sage femme de l’hôpital.

Durant ce temps, elle cause, elle cause d’elle et de son histoire, elle se cause. Sonia a commencé les produits à l’âge de 11 ans, le cannabis, l’alcool. Dès 14 ans, elle est en rupture scolaire et elle s ‘acoquine avec les jeunes désœuvrés qui errent en ville. Elle commence à prendre tout ce qui passe à sa portée, comme les autres, et notamment, l’héroïne. C’est une adolescente assez bien de sa personne, une petite blonde assez mignonne, assez fragile pour se mettre sous la coupe du dealer de seconde zone du moment. Pour autant, elle garde toujours un lien avec sa mère, et rentre chez elle de temps en temps.

Une quinzaine de jours plus tard, elle accepte de s’entretenir avec l’infirmier barbu responsable de la délivrance des TSO, qu’elle croise régulièrement dans le service. Non sans réticence, elle demande à être accompagnée d’une amie. Cette amie, nous la connaissons, de 10 ans son aînée, elle est suivie depuis quelque temps par une infirmière du service pour une obligation de soins. Toutes deux, dépendantes à l’héroïne, décident de venir prendre un traitement par la BHD dans le service. La délivrance est quotidienne, et Sonia se livre, littéralement, elle nous donne à lire les clés de son histoire. Elle a quitté son dealer pour sa nouvelle amie, qui veille sur elle.

Sonia a été abusée sexuellement à l’âge de 11 ans, sans qu’elle ne désigne le protagoniste du traumatisme. Elle a une petite sœur, sans problème, une mère qui travaille dans un restaurant, absente le soir et le week-end, et un père, énigmatique, dont elle ne parle pas. Si, elle nous dit que son père ne lui parle plus depuis ses 11 ans. Chercher l’erreur.

Depuis, elles sont assez compliantes à la délivrance du TSO, dont nous avons allégé le rythme. Invisible jusqu’alors, la gestation arrondit harmonieusement le ventre de Sonia, qui investit l’enfant futur et accomplit toutes les démarches administratives et médicales nécessaires à son état. Son amie, quant à elle, a recouvert ses droits à la sécurité sociale, et poursuit son traitement en ville.

Entre-temps, Sonia est rentrée au domicile familial. Sa mère, avec laquelle elle dit avoir une relation fusionnelle, s’est mobilisée après le passage de Sonia aux Urgences. Nous l’avons reçue à plusieurs reprises. Cette maman a quand même appris, dans le même temps, et la grossesse de sa fille de 16 ans, et sa dépendance à l’héroïne !

Depuis quelque temps, Sonia et son amie logent au domicile familial. Une amie un peu particulière, de 10 ans son aînée, mais aussi menue, bien que bien plus masculine dans sa vêture comme dans son comportement ; et bien plus abîmée physiquement, quasiment édentée comme un vieux tox.

Aux derniers entretiens, Sonia se réjouit d’avoir repris langue avec son père. Elle envisage de se pacser avec son amie, afin qu’elles puissent toutes deux s’occuper de cet enfant sans père.

Bienvenue au XXIème siècle ! Un monde sans limite, à l’image du néolibéralisme mondialisé qui dicte sa loi. Le sexuel même, sous les coups de boutoirs, si j’ose dire, de la pseudo-libéralisation puis de la commercialisation des mœurs par la société du spectacle, le sexe en tant que tel perd son efficience, laissant place à la multitude des genres.

7/ La notion de genre est née dans les années 1950 de recherches concernant les enfants intersexués ou hermaphrodites. Le psychologue John Money montre que ces enfants se sentent appartenir au sexe dans lequel ils ont été élevés, quelle que soit leur formule chromosomique ou leur anatomie interne. En 1955, il propose la distinction entre le genre, en tant qu’assignation purement culturelle et sociale ; et le sexe, déterminé, lui, par la physiologie et l’anatomie.

Le psychanalyste américain Robert Stoller reprend cette distinction à propos de patients transsexuels. Pour ceux-ci, le seul sexe qui compte, c’est celui auquel ils pensent appartenir : ils sont convaincus d’être victime d’une erreur de la nature.

C’est avec Ann Oakley que se développent les « Gender Studies », dont vont s’emparer toute une partie du mouvement féministe pour dénoncer l’hétérosexualité, forcement phallocentrique. Pour Ann Oakley, le genre renvoie à la dimension culturelle et sociale des représentations sexuelles, quand le sexe renvoie à sa dimension biologique, anatomique.

L’intérêt de cette approche, c’est qu’elle vient corroborer la stigmatisation de l’addiction chez les sujets féminins, au regard de l’idéal maternel et religieux, ne l’oublions pas, auquel les femmes sont assignées. Ce qui pourrait, en partie, rendre compte de difficultés spécifiques à l’accès aux soins.

8/ Par ailleurs, la naissance même de ces Gender Studies, qui visent donc à substituer le sexe par le genre, est l’indice même d’un certain effacement de la référence phallique dans notre modernité. Transsexué, altersexué, bisexué, intersexué, et même asexué, les genres sont multiples et échappent à la binarité du sexe.

Dans la vignette clinique que je vous ai présentée, nous voyons combien la question sexuelle est centrale, décisive. L’effraction traumatique primordiale inaugure l’intoxication. Une intoxication qui, dans le mirage de ses effets, perpétue le traumatisme.

Enceinte, habitée par un autre, phallicisée, Sonia découvre une alternative à l’emprise phallique traumatique, une altersexualité, soit ici l’homosexualité. Elle peut enfin se déprendre de l’intoxication par une solution genrée, sinthomatique, sans doute provisoire.

Le genre, comme la drogue, sont deux façons de se soustraire à la binarité sexuelle humaine, et leur prolifération, facilitée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, indique assez bien la proéminence dans le lien social du discours capitaliste, ce cinquième discours ébauché à l’occasion par Lacan, un discours par lequel l’accès à la jouissance n’est pas interdit.

 

 

Christian Colbeaux (Reims, 08/12/11)

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