Vivre en live

Intervention au XLIème Colloque de l’Institut d’Études de la famille et de la Sexualité & IIème Colloque du Centre Interdisciplinaire de Recherches sur les Familles et la sexualité, Université Catholique de Louvain La Neuve, 29 et 30 avril 2004

Louvain

Le lapsus internet existe, comme celui à l’origine de ce texte auquel nous avions donné d’abord comme titre « Vivre en life », avant de nous apercevoir de notre erreur. Sans s’attarder sur ce lapsus, nous retiendrons d’emblée qu’il y a de l’inconscient dans internet, qu’il y a du sujet sur le net ! Du sujet au sens psychanalytique, un sujet parlant qui en dit bien plus qu’il ne veut en dire, puisqu’en dessous de ce qui est dit, un autre discours, celui du désir, surgit dans le lapsus, le mot d’esprit et dans toutes ces manifestations de l’inconscient qui émaillent la vie quotidienne.

S’il y a du sujet, et du sujet inconscient sur internet, c’est bien que ce que l’on appelle à l’instar des anglo-saxons les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), n’appartiennent pas simplement au monde virtuel. C’est qu’avec internet, nous n’avons pas précisément affaire au virtuel. Le virtuel signifie le potentiel, le devenir, comme la graine peut devenir un arbre. Internet n’est pas virtuel, il fait aujourd’hui partie de notre réalité, de la réalité. Il y a du sujet, du sujet à l’inconscient, qui s’exprime par l’internet, et c’est une réalité quotidienne et naturelle aujourd’hui pour la plupart des adolescents.

C’est que internet est essentiellement une technologie de langage. Jacques Lacan l’indique dès 1955, lors de son second séminaire. Il parle alors de la cybernétique, cet ancêtre de l’informatique. Cybernétique et psychanalyse sont toutes deux paradigmatiques de l’être parlant, parce que précisément, cybernétique et psychanalyse ont toutes deux éminemment affaire au langage « La cybernétique procède aussi d’une espèce de mouvement d’étonnement de le retrouver, ce langage humain, car c’est de cela, en fin de compte, qu’il s’agit …»[1].

Depuis, le langage informatique s’est complexifié et les machines communicantes se sont miniaturisées selon une croissance exponentielle qui vérifie la loi de Gordon Moore, un des fondateurs d’ « Intel », énoncée dès 1965.

En ce 22 juin 1955, Lacan désigne aussi la cybernétique comme la science de la combinaison des places : « A la science de ce qui se retrouve à la même place, se substitue la science de la combinaison des places en tant que telles… »[2] . Il ne croyait pas si bien dire. D’abord, les usages sociaux d’internet demandent une certaine organisation des contacts, une place est accordée à chacun en fonction du lien relationnel qui le lie à l’usager. Sur les messageries instantanées type « MSN », les contacts s’organisent en des sortes de salons étanches les uns avec les autres ; regroupant par exemple « les amis », « la famille », « les collègues », etc. Sur les réseaux sociaux type « Facebook », les informations personnelles qui y sont diffusées peuvent se répartir selon 4 statuts : « tout le monde », « amis et leurs amis », « amis uniquement » et « personnalisé ». La grande tendance actuelle est aussi de monter des groupes de discussion sur tout et n’importe quoi. J’en ai relevé quelques-uns uns sur la page de ma fille adolescente : « mon prof de maths ne sait pas enseigner », « ceux qui inventent des mots qui n’existent pas », ou encore « pas avant le mariage, tu m’étonnes que tout le monde se marie sur Facebook ».

Ensuite, cette science de la combinaison des places est venue bouleverser la hiérarchie générationnelle. On doit à Marc Prensky[3], un new-yorkais fondateur de sociétés développant des activités en ligne, l’appellation de « digital native », traduit par natif numérique, pour désigner ces nouvelles générations pour lesquelles l’internet fait partie de l’environnement naturel et de la vie quotidienne depuis la naissance : le terme anglais « native » a le sens plus étendu d’autochtone. Par opposition, les migrants numériques ou « digital immigrants », soit les anciens, nés avant l’ère internet, sont assimilés à des immigrés qui doivent s’adapter et assimiler un nouvel environnement.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, me semble-t-il, l’ordre de la transmission générationnelle s’est en quelque sorte inversé. Les parents d’adolescents le savent bien, leurs enfants manient ces nouvelles technologies avec une aisance qu’ils n’ont pas…quand ces parents ne doivent pas demander conseil à leur enfant pour surfer sur l’internet…

Avec l’aide de l’enseignement de Jacques Lacan, on insistera donc d’abord sur l’idée qu’internet est avant tout une technologie de langage, et une science de la combinaison des places.

Aujourd’hui, nos adolescents, expérimentent, en direct, en live, la réalité internet. Entre le téléphone à portée de main et les sms gratuits de leurs forfaits dédiés, quand ce n’est pas le smartphone avec accès à internet ; l’écran d’ordinateur branché sur « MSN » et « Facebook », les adolescents peuvent rester en contact permanent avec leur entourage : internet n’est pas virtuel ; pour les natifs numériques, le net est bel et bien une réalité, et même une réalité augmentée, affranchie des limites géographiques et temporelles. Une réalité augmentée qui préfigure une socialité inédite, instantanée, interactive, une socialité augmentée voire mondialisée, qui s’affranchie des limites corporelles, mais aussi des limites culturelles, familiales, religieuses,…et hiérarchiques.

Pour l’ethnologue Stefana Broadbent (Libération 19-04-2010), les moyens de communication à l’heure des TIC, sont comme un ensemble de cercles concentriques : « Dans le premier cercle, il y a le téléphone. Dans la sphère intime, on réserve l’usage de sa voix à 5 ou 6 personnes. C’est un canal synchrone qui requiert une attention immédiate de l’autre. On n’appelle pas quelqu’un qu’on connaît mal après 23 heures, sa mère oui.

Dans le second cercle, il y a le SMS, asynchrone, mais qui arrive sur un objet personnel. Là on dépasse maman, son amoureux …

Ensuite, vient le mail auquel on recourt énormément pendant que l’on travaille. Pour un usage professionnel mais aussi privé. C’est en effet un moyen idéal pour envoyer des messages en douce. Et peu importe que ce soit le bon moment ou pas, puisqu’on peut l’ouvrir quand on veut.

Dans le quatrième cercle, on trouve Facebook, sur lequel on se montre beaucoup, mais où finalement on demande très peu aux autres (…) C’est pour cela qu’on peut y avoir autant de contacts. »

Ce qui n’est sans doute pas sans conséquence sur le processus de subjectivisation qui, justement, s’affirme à l’adolescence. « L’adolescence est un après-coup du stade du miroir » (Rassial, 1990[4]). Comme miroir, pour le coup, l’écran en impose. Dans le miroir, l’enfant se reconnaît comme autre, comme l’autre de celui ou de celle qui s’adresse à lui, qui le nomme et le reconnaît dans l’image du miroir. L’écran réactive à l’adolescence ce stade du miroir de l’enfance. Le processus de séparation, d’affranchissement du carcan familial, consiste à l’adolescence en une quête identitaire dans le social : « Les adolescents, en tout état de cause, sont des êtres en mal de rencontre : ils n’ont pas encore été rencontrés, et ils attendent de l’être » (Daniel Sibony 1991[5]). Jusqu’ici confiné à l’entourage et l’environnement immédiat, le social à l’adolescence connaît une extension inédite avec l’internet : abolition de l’espace, instantanéité, regroupement par affinité –les fameux groupes des réseaux sociaux, etc. La séparation d’avec le familial s’en trouve facilité, facilitant d’autant, à son tour, le processus d’individuation propre à l’adolescence. Au temps de l’adolescence, le miroir social se substitue au miroir parental, et internet autorise une extension quasi infinie du processus.

Internet se comporte comme un miroir interactif, autorisant un jeu identificatoire, une expérimentation des différentes facettes du sujet, ce que Sherry Turkle appelle « la flexibilité de l’être »[6]. Cette « extimité » (Tisseron 2001[7]) qui consiste à exposer une partie de sa vie intime dans le social est au fondement même du succès d’internet. Ce qui permet d’ailleurs, à nombre adolescents, de verbaliser, de mettre en mots autant de conflits œdipiens non résolus, de problématiques personnelles qu’ils peuvent confronter à celles de leurs congénères.

Néanmoins, l’adolescent est le plus souvent seul devant son écran, qui ne lui renvoie que ce qu’il est venu y chercher. L’adolescent reçoit en retour de sa quête une image de lui-même qui est sans appel, exempte de toute médiation tierce. Si l’enfant se reconnaît dans le miroir, c’est parce qu’un autre, un parent, le nomme et l’y désigne : l’image du miroir est médiatisée par la parole et par la relation à l’autre. L’image renvoyée par internet est au contraire reçue de façon directe, c’est une image sans parole et qui peut se passer de toute relation privilégiée à l’autre. Ce qui n’est pas sans conséquence quant à la construction de la subjectivité, justement à l’œuvre à cet âge. Internet privilégie ainsi le narcissisme, que ce soit en l’exacerbant ou en en accentuant les failles. Ce qui rend partiellement compte d’une nouvelle clinique, une clinique du narcissisme, qui n’est pas sans lien avec l’addiction, comme le suggère d’ailleurs internet.

Internet, c’est ensuite la possibilité pour l’adolescent de se confronter virtuellement à l’autre sexe, cette quête essentielle dans la construction identitaire. Les réseaux sociaux, investis massivement par les jeunes, en témoignent. Le travail psychique spécifique de l’adolescence, consiste à faire le deuil des fantasmes infantiles, et à élaborer un fantasme qui lui soit propre, singulier. C’est le « passage adolescent » (Rassial 1996[8]), de l’emprise familiale au lien social. L’infinitude de l’exploration et des expérimentations sur la toile ouvre l’adolescent à l’infinitude du désir dans le social. Fonction désinhibitrice et maturante pour beaucoup, mais qui peut tout autant se révéler dévastatrice pour certains : pédophilie, sexto (un mot valise de sexe et texto, sexting en anglais), sexe addiction, hypersexualité, etc.

Internet facilite une perte de repères, un effacement des normes. Pour autant, la surexposition du sexuel sur le net, si elle induit facilement une sexualité précoce et phallocentrique, elle provoque également des effets paradoxaux que l’on constate en clinique. Nombre d’adolescents présente une certaine difficulté à l’assomption de leur sexe, à se ranger du côté homme ou du côté femme. Cette indétermination identitaire favorise le développement d’une altersexualité dont les « gender studies[9] » rendent compte.

La voie semble ouverte, avec l’internet, à l’infinitude de l’adolescence. Nous avions déjà pu constater que les effets de mode et les prescriptions médiatiques, voire consuméristes, inversaient le régime identificatoire : « Il y a là un retournement générationnel, puisque dans nos sociétés libérales avancées, c’est l’adolescent qui est le modèle, la norme, à laquelle est sommé de se référer tout un chacun » (Colbeaux 2000[10]).

L’adolescence en elle-même est d’apparition très récente, liée au déclin du patriarcat et du religieux inauguré par la révolution française ; et à l’essor de la société capitaliste et de l’éducation. Le terme même d’adolescence n’apparaît que vers 1850 dans la littérature, les médias et les dictionnaires.

L’adolescence est-elle le stade ultime de l’humanité ? Tout un chacun qui manipule l’internet expérimente par moment une certaine régression adolescente qui laisse présager l’édification d’une civilisation adolescente, c’est à dire, de la promotion d’une socialité qui laisserait le sujet en errance dans un jeu identificatoire sans fin. Le sujet post-moderne serait ainsi « un sujet atopique », qui « n’arrive plus à trouver sa place, sa propre voix » (Melman 2009[11]).

Les enjeux ici dépassent la clinique, ils sont aussi bien sociaux que politiques :

« La révolution informatique suppose un fonctionnement social de type horizontal, par opposition à la hiérarchisation verticale qui prévalait jusqu’ici (…) une socialité qui se réfère moins à une autorité transcendantale, théologique, archaïque, à une hiérarchie verticale, immuable; qu’à une autorité de la parole propre, singulière, une organisation horizontale, en réseau » (Colbeaux 2010[12]).

Est-ce un progrès de l’humanité ? Les optimistes tentent d’accompagner cette rêve-volution. D’autres nous mettent en garde. Dans son dernier numéro, « Multitudes », revue politique, artistique et philosophique fait ce constat alarmant : « Big Brother n’existe pas, il est partout ».  La revue « Multitudes » prolonge ainsi l’enseignement de Michel Foucault, pour lequel nous assistons au passage de la société disciplinaire à la société de contrôle. Autant dire que c’est dans cette dialectique, subjective et sociale, éminemment politique, qu’il me semble devoir continuer nos réflexions à propos du « lien social et internet dans l’espace privé ».

[1] LACAN Jacques, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, p. 146, Paris, Seuil, 1978.

[2] Ibid., p. 347.

[3] PRENSKY Marc, Digital Natives, Digital Immigrants, in On The Horizon, MCB University Press, Vol. 9, N°5, October 2001.

[4] RASSIAL Jean-Jacques, L’adolescent et le psychanalyste, Paris, Rivages, 1990.

[5] SIBONY Daniel, Entre-deux. L’origine en partage, Paris, Seuil, 1991.

[6] TURKLE Sherry, Wither Psychoanalysis in a Computer Culture ?, KurzweilAI.net. Disponible sur internet : http://www.kurzweilai.net/articles/art0529.html?printable=1

[7] TISSERON Serge, L’intimité surexposée, Paris, Ramsay, 2001.

[8] RASSIAL Jean Jacques, La passage adolescent – De la famille au lien social, Toulouse, Erés poche, 2010.

[9] Sex and Gender, Le Bulletin Lacanien, n° 4, 2008, Paris, Editions de l’Association lacanienne Internationale.

[10] COLBEAUX Christian, Le syndrome de Pokémon, in Toxicomanies et Parentalités, Douai, URFDEditions, 2002. Disponible sur Internet : http://colblog.blog.lemonde.fr/le-syndrome-de-pokemon/

[11] MELMAN Charles, L’homme sans gravité, Paris, Denoël, 2002.

[12] COLBEAUX Christian, Dieu Google et les digital natives, Colblog. Disponible sur Internet : http://colblog.blog.lemonde.fr/dieu-google-et-les-digital-natives/

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