Black Mirror

(Introduction aux Journées de l’École Psychanalytique des Hauts de France, 23 & 24 novembre 2019, Lille)

intelligence-artificielle

Vous connaissez peut-être cette série anglaise qui date de 2011, et qui a été reprise par Netflix en 2016. C’est une dystopie, c’est à dire le contraire d’une utopie, soit une société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste.

« Black Mirror » met en scène les nouvelles technologies en envisageant les conséquences ultimes et les plus dangereuses que chacune d’entre elles influe sur le comportement humain et l’organisation sociale : au fil des épisodes, il est ainsi question d’une vedette de la téléréalité vulgaire et stupide qui arrive au pouvoir, du totalitarisme des moyens de surveillance, de l’enfermement dans des vies numériques, d’un monde où tout le monde se note, à tout moment, et où cette note détermine la position sociale… Sans doute que cela vous rappelle quelque chose : l’élection de Trump, le contrôle social chinois, les hikikomoris (ces japonais cloitrés chez eux, coupés du monde), ce qu’on appelle les réseaux sociaux : cette dystopie est déjà là !

Charlie Brooker, créateur de la série, explique dans une interview : « Le miroir noir du titre est celui que vous voyez sur chaque mur, sur chaque bureau et dans chaque main, un écran froid et brillant d’une télévision ou d’un smartphone ».

Netflix lance la série par une image noire sur Twitter, avec cette légende : « Si vous ne comprenez pas pourquoi ça s’appelle Black Mirror, élargissez cette image sur votre téléphone et fixez là jusqu’à ce que vous réalisiez ».

« Black Mirror » est aussi le titre d’une chanson du groupe « Arcade Fire » qui date de 2007 dont les paroles sont :

Filmé par une caméra de sécurité

Tu ne peux pas regarder ta propre image

Je sais que le temps viendra

Où les mots perdront leur sens

Michel Serres envisageait 3 révolutions humaines : « le passage de l’oral à l’écrit, le passage de l’écrit à l’imprimé et le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies ». Fin de citation. Chacune d’entre-elles ont bouleversées profondément le rapport de l’homme à son environnement.

Pour ma part, je retiens 3 révolutions technologiques relativement récentes qui me semblent en continuité avec ce qui nous occupe aujourd’hui et qui toutes les 3 n’ont fait que réduire, de rétrécir de façon exponentielle l’espace-temps, jusqu’à l’instantanéité et l’ubiquité.

La première concerne la mobilité. Après le boom ferroviaire des années 1840, la mise en production en série des automobiles dotées de moteur à explosion (Citroën Type A en 1919) multiplie et démocratise progressivement les déplacements.

La deuxième révolution technologique concerne la communication, avec l’invention des premiers postes à transistors en 1954, l’achèvement du réseau national des émetteurs de télévision en 1960 et la démocratisation du téléphone fixe dans les années 70 ! (A ce propos, Lille est la première ville de province en 1950 à être équipée d’un émetteur, installé au sommet du Beffroi de l’Hôtel de Ville. A la maison, nous disposions d’un poste de radio à lampes trônant dans le salon. Avec ma première paye de lycéen, je me suis acheté un transistor afin d’écouter les radios pirates anglaises dans ma chambre)

La troisième révolution, je la qualifierais de numérique. Les premiers ordinateurs sont militaires, ils servent à calculer la trajectoire des bombes dans les années 1940. L’appropriation civile de la technologie numérique naît dans le contexte de la contre-culture des années 60. Puis, vient le temps de l’industrialisation avec les premiers Macintosh en 1984. (Je me souviens avoir acheté mon premier ordinateur au début des années 90, je ne l’envisageais au départ que comme un traitement de texte intelligent et doté de mémoire, qui remplaçait efficacement ma vieille machine à écrire électrique).

Puis est arrivé le Web, la toile, et l’invention de l’URL en 1989 (Uniform Ressource Locator) et des liens hypertextes qui créent un réseau de routes entre les pages des différents sites. L’obsolescence du Minitel fut rapide ! S’ensuivent la multiplication des blogs, de ce qui est convenu des réseaux sociaux, et tutti quanti, vous connaissez cela.

Et maintenant le smartphone ! Depuis la mise en vente des premiers IPhone en 2007, la France comptait 40 millions d’utilisateurs de smartphone en 2018. (Quand je pense à mes premières gardes d’interne en psychiatrie au début des années 80, je me baladais avec un « Eurosignal » (un récepteur FM) qui devait peser son kilo, et qui m’indiquait simplement que je devais rappeler l’hôpital…).

A la dernière séance de son séminaire sur « Le sinthome », le 11 mai 1976, Lacan introduit le terme de « osbjet ». Dans ce séminaire, Lacan parle de l’écriture de James Joyce, auteur, entre-autres, du célèbre roman « Ulysse » en 1922.

Joyce, personnalité psychotique s’il en est, écrit comme il pense, sans filtre, ce qui le rend quasi illisible. A l’encontre de la parole, et de la libre association de la pratique analytique, l’écriture se révèle toute entière orientée par l’objet petit a, l’objet cause du désir. Désir de plaire, de vendre, de se conformer au consensus littéraire du moment, etc… Tout ce à quoi échappe Joyce.

Je propose de reprendre ce signifiant d’osbjet à propos de tous ces objets numériques qui nous envahissent et qui prétendent aujourd’hui régler notre socialité. L’o(s)bjet, c’est l’objet du désir qui emprisonne le sujet et fait ainsi obstacle à sa vérité.

L’osbjet fait obstacle au sujet. Toutes ces prothèses numériques font écran au sujet, c’est le cas de le dire, écran au sujet, en tant que sujet parlant tel que l’expérience analytique permet de le dévoiler.

A quelques occasions Lacan parle aussi de cybernétique. Le terme de cybernétique vient du grec Kubernesis, qui signifie l’art de naviguer, soit littéralement gouverner. Ce qui dit bien tout l’enjeu de la révolution numérique.

Mardi dernier (le 19/11/19), Charles Melman recevait à l’ALI Shosshana Zuboff, auteur de « L’ère du capitalisme de surveillance ». Zuboff souligne le brevet déposé par Google dès 2003, destiné à générer des informations de profils d’utilisateurs à des fins de publicité ciblée : surfez sur la toile, vous êtes traqué ! Ce n’est un secret pour personne, aujourd’hui tous les sites marchands utilisent des « cookies » pour affiner le profil de leurs utilisateurs ; et pourtant, combien d’entre-nous utilise un logiciel de recherche alternatif ou un VPN (Virtual Private Network en anglais) qui permet de se dissimuler derrière des adresses fictives !

Platon désigne cette faiblesse humaine du terme d’acrasie, soit le fait d’agir à l’encontre de son propre jugement. Il s’agirait donc de reprendre le contrôle de nos données sur le net, au risque sinon de soumettre aux algorithmes du capitalisme numérique à l’image des épisodes de la série « Black Mirror ».

Car si les robots ont un inconscient, c’est cette intelligence artificielle qui vous suit à la trace, dans les dessous des sites que vous visitez, et qui vous guide insidieusement par les liens hypertextes qui vous font naviguer au-delà de ce que vous êtes venu chercher : un signifiant sur l’écran représente le sujet pour un autre signifiant !

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