II/ En réponse à Romain Rolland

Kultur

Freud écrit Le malaise en réponse à Romain Rolland, avec lequel il a poursuivi un intense dialogue épistolaire de 1923 à 1936. Romain Rolland (1866 – 1944) a reçu le prix Nobel de littérature en 1915 pour son roman Jean Christophe qui compte pas moins que 10 volumes. Réfugié en Suisse à partir de 1914, il sera l’un des fondateurs de la Croix Rouge. Militant pacifiste et compagnon de route de la 3ème Internationale, Romain Rolland a publié en 1924 un livre sur Gandhi.

Romain Rolland a fait part à Freud de son objection aux thèses que ce dernier développe dans L’avenir d’une illusion, paru en 1927. L’écriture du Malaise deux ans plus tard constitue donc la réponse de Freud.

Dans L’avenir, Freud passe la religion au crible de l’exploration psychanalytique. Il définit tout d’abord la culture comme tout ce en quoi la vie humaine s’est élevée au dessus de ses conditions animales. Le savoir produit par l’être humain doit lui permettre de dominer la nature, de satisfaire ses besoins et de régler les relations des hommes entre eux.

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I/ Das Unbehagen in der Kultur

2018_COLBEAUX_Actualite_du_MalaiseSigmund Freud écrit la première version de ce texte en juillet 1929, alors qu’il est en villégiature comme souvent à Berchtesgaden, en Bavière, là même où, ironie de l’histoire, Adolf Hitler installera plus tard son « nid d’aigle ». Le 28 juillet 1929, il écrit à Lou Andréas Salomé : On ne peut pas fumer et jouer aux cartes toute la journée (…) Pendant ce travail, j’ai redécouvert les vérités les plus banales.

Freud est alors âgé de 73 ans, son œuvre est derrière lui, et il est diminué par son état de santé, les douleurs provoquées par son cancer de la mâchoire diagnostiqué en 1923, et par la prothèse qu’il porte après une longue série d’interventions chirurgicales. Il écrit ainsi à Ferenczi le 13 décembre 1929 : la plus grande partie de mon activité doit être consacrée au maintien de cette fraction de santé dont j’ai besoin pour poursuivre mon travail journalier. Une véritable mosaïque de mesures thérapeutiques doit être constituée pour obliger mes divers organes à agir dans ce sens.

Sur les conseils de Marie Bonaparte, sa muse française, Freud se dote en cette année 1929 d’un médecin personnel en la personne de Max Schur (1887 – 1969).  D’origine polonaise, Max Schur entreprend des études de médecine à Vienne, et il assiste à des conférences de Freud. Analysé par Ruth Mack Brunswick, analysante de Freud et seconde analyste de « l’homme aux loups », il intègre la société viennoise de psychanalyse en 1931. Max Schur suivra Freud dans son exil londonien en 1939, et il tiendra la promesse qu’il avait faite à Freud en lui administrant le 23 septembre 1939 une dose mortelle de morphine. Il rejoignit alors New York, où il exerça comme psychanalyste.

Daté de 1930, le livre paraît en décembre 1929, soit peu de temps après la « mardi noir », qui vit s’effondrer les cours de la bourse aux Etats Unis, engageant le reste du monde dans la « grande dépression » qui suivit. En septembre 1930, le parti nazi d’Adolf Hitler remporte la majorité au Reichstag, le parlement allemand. Dès 1936, les livres de Freud, parmi d’autres, font l’objet d’autodafés par les autorité allemandes. Le 12 mars 1938, c’est l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne. Freud ne partira qu’en juin 1938 pour Londres, sur l’insistance et grâce aux relations de Marie Bonaparte.

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Spéculation : en deçà du principe de plaisir ?

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 « Ce qui suit est spéculation, une spéculation qui remonte bien loin et que chacun, selon ses dispositions, personnelles, prendra ou non en considération. C’est aussi une tentative pour exploiter de façon conséquente une idée, avec la curiosité de voir où cela menait »  [1]

« Je ne suis pas moi-même convaincu et je ne demande pas aux autres d’y croire. Ou plus exactement : je ne sais pas dans qu’elle mesure j’y crois »[2]

            « Nous tenterons ainsi de résoudre l’énigme de la vie »[3]

Il y a plusieurs façons de lire « l’au-delà du principe de plaisir ». Le titre en lui-même tel que Freud l’abrège dans sa correspondance ; « L’au-delà », indique un dessein particulier à ce texte, une portée universelle, philosophique, voire théologique si Freud ne mettait pas en garde : « Je ne demande pas aux autres d’y croire ».

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De la thermodynamique à la topologie

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 » Les pulsions du moi participent à la défense du moi contre son envahissement par la pulsion sexuelle » Freud, (« Troubles psychogènes de la vision dans la conception psychanalytique », in  » Névrose, Psychose, Perversion 1)

En inventant la psychanalyse, Freud ne met pas seulement au point une pratique –celle de l’association libre, mais il indique aussi une théorie dont le point de départ pourrait être : tout symptôme n’est que l’expression d’un conflit psychique. Et plus précisément, le symptôme névrotique témoigne d’une inadéquation entre la libido –en tant que représentant de l’énergie sexuelle, et les exigences du moi. Pour Freud, le conflit est au cœur même de l’activité psychique humaine, et le symptôme est le produit du conflit entre les pulsions sexuelles et les pulsions du moi.

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Un champ de bataille

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Je vous propose aujourd’hui une introduction assez générale à la notion de pulsion, et à son destin. Nous aurons tout le loisir cette année d’en détailler assez précisément chaque aspect, chaque remaniement, en suivant pas à pas le travail d’élaboration de Freud, puis de Lacan qui en fait l’un des 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse avec l’inconscient, la répétition, et le transfert, dans le séminaire éponyme qu’il tint en 1964 à l’Ecole Normale Supérieure.

La pulsion est une notion d’autant plus difficile à cerner qu’elle est fondamentalement insaisissable en tant que telle. C’est en quelque sorte du réel qui insiste et qui échappe toujours à sa prise, en tant que telle, par le symbolique ou l’imaginaire. Freud écrira que les pulsions sont des êtres mythiques, une construction mythique au cœur même de la métapsychologie. Lacan lui, préférera parler de fiction, pour mieux mettre l’accent sur le rôle des signifiants dans l’affaire, rôle qu’il déploiera dans l’algorithme de la demande et le graphe du désir.

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Le retour à Freud de Lacan

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Au temps de son amitié avec Wilhelm Fliess, Freud s’adonnait volontiers à la numérologie, qui passionnait le médecin berlinois.

Le thème du séminaire de cette année se prête volontiers à un petit exercice de numérologie. C’est à l’abord de la cinquantaine que Freud commence à rédiger des petits écrits techniques, 48 ans exactement en 1904 ; et cinquante ans plus tard lorsque Lacan les commente, il est âgé de 52 ans. Nous voici en 2006, un peu plus de 50 ans après Lacan, lorsque nous abordons, nous aussi ces textes à l’âge qu’ils avaient alors tous 2. Mais au-delà de « l’âge du capitaine », ce cycle cinquantenaire correspond également à des moments clefs de l’histoire de la psychanalyse.

En 1904, la théorie freudienne commence à connaître quelque succès, obligeant son auteur à en fixer quelques règles. En 1953, Lacan qui occupait la présidence de la Société Psychanalytique de Paris, s’en exclu à la suite de divergences quant à la pratique des cures didactiques. Aujourd’hui, depuis l’année 2004, le landernau psychanalytique français se déchire à propos de la réglementation étatique des psychothérapies… Numérologie, quand tu nous tiens…

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Identificare

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L’identification, comme vous le savez, occupe une place centrale en psychanalyse, aussi bien en ce qui concerne la pratique que la théorie psychanalytique. La cure analytique elle-même s’apparente à un processus identificatoire du sujet à lui-même. Et c’est bien ainsi qu’est née la psychanalyse, à l’encontre de la suggestion et de l’hypnose que Freud, jeune psychiatre viennois, pratiquait à l’instar de Charcot et Bernheim, dont il avait traduit les textes principaux en allemand. Les « Etudes sur l’hystérie » qu’il mène alors avec Josef Breuer à la fin des années 1880 témoigne de ce passage de la suggestion à l’association libre. Ce fut d’abord « Emmy von N » qui exigea de la laisser raconter ce qu’elle a à dire. Puis, en 1890, « Elisabeth von R. », la première analyse d’une hystérique que j’ai mené à terme dira Freud, analyse qu’il compare à la technique de défouissement d’une ville ensevelie. Avec l’invention de la psychanalyse, le « connais-toi toi-même » de la tradition socratique accédait au statut d’objet scientifique. Du mythe de la caverne à l’archéologie de la psyché, il n’y a qu’un pas.

Le terme d’identification nous vient du latin « identificare », de « idem », le même, la même chose, et il s’apparente étymologiquement à l’idée, l’idéal et l’idéologie. Le dictionnaire philosophique de Lalande nous en donne 2 sens. Un sens transitif, l’action d’identifier, c’est à dire de reconnaître comme identique. Et un sens réfléchi, l’acte de s’identifier, par lequel un individu devient identique à un autre, ou par lequel 2 êtres deviennent identiques, en pensée ou en fait, totalement ou partiellement. Dans son dictionnaire de la psychanalyse, Laplanche précise que ce deuxième sens, l’action de s’identifier, se distingue en 2 : l’identification hétéropathique et centripète, dans laquelle c’est le sujet qui identifie sa personne propre à un autre ; et l’identification idiopathique et centrifuge où, à l’inverse, c’est le sujet qui identifie l’autre à sa propre personne. Les dictionnaires nous introduisent donc à une notion complexe, polymorphe, polysémique, d’emblée ternaire, qui met en jeu la constitution du sujet et ses rapports à l’autre ; et qui suggère un certain rapport à l’idéal.

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Inhibition, Symptôme et Angoisse

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En 1926, avec « I.S.A. », Freud opère donc un retournement dans sa conception des symptômes névrotiques : c’est l’angoisse de castration qui est à l’origine du refoulement, et non l’inverse. L’angoisse de castration est le moteur du déploiement du complexe d’Oedipe, ou pour le dire autrement, du procès en subjectivation de l’être parlant. L’angoisse de castration est le prototype même de toute angoisse, c’est une angoisse originaire, constitutive, qui s’éprouve dès le traumatisme de la naissance, et en cela, elle est aussi angoisse de séparation.

C’est donc cette angoisse qu’illustre la phobie, qu’elle présentifie, ou qu’elle met en scène, elle en est le symptôme central. C’est pourquoi la phobie ne constitue pas une névrose en terme nosographique, en tant qu’entité clinique : c’est un accident de parcours, qui court-circuite le refoulement. Dans l’hystérie ou l’obsession, le refoulé induit par l’angoisse fait retour dans le corps ou dans la pensée. Alors qu’avec le mécanisme phobique, l’angoisse, non refoulée, va se fixer, se condenser, directement, sur un élément de l’environnement immédiat, familier, habituel, situation, objet ou être vivant que l’on appelle l’objet phobique. Avec la phobie, l’angoisse n’est pas sans objet, c’est d’ailleurs ce qui en fait son économie, sa facilité, pour ne pas dire son universalisme. Pas sans objet dans le sens aussi, que l’objet phobique vient lui souligner le pas sans, c’est-à-dire la place du manque : le mécanisme phobique consiste à tenter de masquer, de boucher ou de borner l’angoisse de castration fondamentale du sujet parlant.

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