Le cas Schreber

SchreberAvec, et depuis Lacan, la notion de forclusion est pathognomonique de l’affection psychotique. Le terme de forclusion nous vient du vocabulaire juridique, il signifie : chasser quelqu’un hors des limites du royaume, de la vue, de la série des générations, et en fin de compte, chasser hors des lois du langage. Après le XVIème siècle, la forclusion désigne plus précisément ce qui est exclu du cadre de la loi après un certain temps, ce qui la rend obsolète. D’un point de vue étymologique, forclore contient l’idée d’enfermer dehors :

  • for, de fores, forium = dehors
  • clore de claudo, is, ere = enfermer, fermer.

La verwerfung freudienne devient ainsi le rejet d’un signifiant primordial, un rejet hors d’un dedans primitif que l’on peut concevoir comme un corps de signifiants constituant le monde de la réalité. Cette forclusion va faire échec à la métaphore paternelle dans la psychose.

Le petit homme se constitue primitivement en reflet des diverses images auxquelles il a affaire, dont le sein. Ce sujet potentiel baigne également dans un environnement de signifiants, dont certains vont en quelque sorte lui être donnés primitivement. Ce sont les signifiants primordiaux qui surgissent des premières alternances jour-nuit, bon-mauvais, … etc. Ces signifiants primordiaux sont appelés à s’historiser pour le sujet par le bais de la libido. Un signifiant primordial peut éventuellement être rejeté, laissant un trou, une déchirure dans la structure symbolique du sujet, et faire retour dans le réel.

Dans les mémoires du névropathe Schreber, le père n’apparaît qu’une seule fois, à propos du « Manuel de gymnastique en chambre » : Schreber va voir si c’est bien vrai ce que lui disent les voix à propos de l’attitude typique qui doit être celle de l’homme et de la femme lors de l’accouplement.

Le père n’est pas le géniteur, mais celui qui règle le désir de la mère, et qui entretient avec l’enfant, non pas un rapport de rivalité, mais un pacte qui introduit au lien social. Schreber a affaire, lui, à un père marqué par l’autoritarisme, la démesure et l’unitéralisme. C’est là un signifiant vidé de tout sens, puisque non localisable, inassimilable, sur lequel il ne saurait avoir de prise puisque omniscient et omniprésent. Schreber est mis dans l’impossibilité d’assumer la réalisation du signifiant père au niveau symbolique, et seule demeure l’image à laquelle se confond la fonction paternelle.

C’est d’ailleurs avec cette imago paternelle qu’il peut pendant longtemps donner le change, tenir son rôle d’homme, d’être sexué, comme tout un chacun. Et c’est avec une véhémence très virile qu’il proteste de l’irruption d’une question sexuelle qui surgirait du dehors.

Le déclenchement du délire chez Schreber coïncide, après plusieurs échecs de son assomption à la paternité, avec sa nomination à une fonction sociale considérable, au sommet de la hiérarchie judiciaire, comparable à la présidence du Conseil d’Etat, parmi des hommes qui font les lois ; et qui plus est, sont tous près de 20 ans son aîné. L’épisode délirant est l’insigne de la rencontre avec ce qui était pour Schreber le signifiant inassimilable : le Nom du Père.

Ce retour dans le réel du signifiant primordial forclos provoque en premier lieu un cataclysme imaginaire, et dans un deuxième temps, le déploiement d’un appareil signifiant dès lors décapitonné, morcelé, dissocié. Tout le travail du délire consiste, après la rencontre avec le signifiant forclos, à le reconstituer. Il a ainsi fallu que Schreber s’imagine lui-même en femme, puis en parturiente, pour reconstituer un semblant de fonction paternelle dans une sorte de métaphore délirante. On est ici très loin de mécanisme de défense contre l’homosexualité qu’évoquait Freud.

La métaphore paternelle, quant à elle, s’actualise en 3 temps. Le premier temps est celui de la jouissance d’un corps indifférencié du monde environnant : tout ce qui se présente à lui est identique au sujet en devenir.

Au deuxième temps, l’enfant va s’identifier aux réponses apportées par la mère, le plus souvent, à ses cris. Il se reconnaît dans les signifiants véhiculés par l’interprétation maternelle à ses demandes. Ces signifiants maternels, non seulement désorganisent cette jouissance archaïque, mais aussi véhiculent et introduisent à l’économie phallique qui gouverne le maternage. C’est ainsi que l’enfant s’identifie au phallus qui manque à la mère.

C’est la fonction paternelle qui, dans un 3ème temps, va régler cette jouissance, en bridant le désir de toute puissance du maternel. C’est là la production de la métaphore paternelle proprement dite, qui ne se supporte pas de la présence réelle d’un géniteur, mais de la référence à au moins un père du côté maternel. Pour Schreber, cette métaphore va s’annuler du fait même que son père se présente à lui comme la source même des lois universelles.

Pour le névrosé, cette introduction de l’ordre phallique va venir faire coupure, séparer le mot et la chose, avec un reste, l’objet petit a, cause du désir. Le psychotique, lui, reste fixé à l’interprétation maternelle, et il parvient à se stabiliser imaginairement dans une identification au phallus manquant de la mère. Pour le paranoïaque, le mot est la chose, et c’est bien pourquoi il souffre de toute équivoque, double sens ou ambiguïté dans le langage. C’est ainsi que Lacan disait que le psychotique a l’objet petit a dans sa poche : au contraire du névrosé, il ne court pas après.

La décompensation psychotique intervient, elle, dans la confrontation entre cette identification au phallus manquant de la mère et l’appel à une position symbolique paternelle. Cette identification primaire se désagrège, la triade imaginaire mère-enfant-phallus ne tient plus, puisqu’elle n’est pas arrimée par un Nom du Père. Le sujet est alors en proie aux assauts des signifiants Autre, qui se présente à lui sous forme d’hallucinations ; et dans le même temps, il se défend d’en être réduit à occuper la place de l’objet petit a, déchet, rebus du désir du grand Autre. Tout le travail du délire consiste à reconstruire une signification compatible avec la certitude du sujet d’être l’objet de la vicissitude du désir d’un grand Autre, substitutif de la mère.

D’un point de vue topologique, l’échec de la métaphore paternelle induit la mise en continuité des 3 registres de l’imaginaire, du symbolique et du réel. Le dévoiement de la loi phallique, voire sa dénonciation, estompe l’ordonnancement entre les 3 registres de la subjectivité. Ce qui, au passage, rend compte pour une bonne part de la caractérologie traditionnellement dévolue au paranoïaque : méfiance, susceptibilité, etc.… Le paranoïaque n’a en fin de compte aucune loi à laquelle se référer, puisque la polysémie même du signifiant se révèle persécutrice, il ne peut compter que sur lui-même. D’où cette surestimation, la propension à l’autodidactisme, et en retour, puisqu’il faut bien faire tenir la réalité, psychorigidité, idéalisme, aspiration à l’autoritarisme.

A partir de 1974/1975, avec le séminaire R S I, Lacan introduit le nœud à 4 éléments. Dans la mesure où le nœud borroméen à 3 ne tient pas lui-même, un 4ème élément va venir faire suppléance : c’est le sinthome.

Le sinthome est l’étymologie grecque du symptôme : suntithémi signifie « mettre ensemble ». Symptôme, lui, vient du latin médical symptoma, pour signifier une co-incidence, c’est à dire ce qui « tombe ensemble », soit pour le médecin, tel signe qui accompagne telle maladie.

La forclusion du nom du père dénoue le nœud borroméen R S I, et c’est un 4ème élément, le sinthome, qui vient y suppléer. Lacan l’identifie au Père-du-Nom, en miroir au Nom-du-Père, en tant que le père comme nom, et comme celui qui nomme, ce n’est pas pareil. Néanmoins, tant que cette fonction nommante du père tient le coup, il y a bien psychose, mais sans délire, puisque le sinthome assure une certaine stabilité du nœud. Ainsi, Schreber tient le coup assez longtemps, en se supportant de brillantes études et d’une ascension professionnelle dignes de ses aïeux.

Lacan va aller un peu plus loin : notre imaginaire, notre symbolique et notre réel sont peut-être pour chacun d’entre nous encore dans un état de suffisante dissociation pour que seul le Nom-du-Père fasse nœud borroméen. Vous êtes tous et tout un chacun aussi inconsistant que vos pères, mais c’est pourtant du fait d’en être entièrement suspendus à eux.

La boucle est bouclée, puisque l’on retrouve ici l’inspiration originaire de la thèse de Lacan : la nature fondamentalement paranoïaque de la subjectivité et de la vie sociale en général. Ce qui différencie le Nom-du-Père et le Père-du-Nom comme 4ème élément pour faire tenir le nœud borroméen, comme sinthome, c’est que le Nom-du-Père, lui, fait lien social, la métaphore paternelle introduit au pacte social.

C’est bien pourquoi aussi, c’est toujours un événement dans le social du sujet qui va révéler cette carence fondamentale du Père-du-Nom à faire tenir le nœud. Structurellement donc, en introduisant le sinthome comme quatrième élément faisant tenir le nœud borroméen, Lacan peut affirmer : la psychose paranoïaque et la personnalité, c’est la même chose.

Aujourd’hui, Czermak nous met en garde d’une actualité paranoïaque, dans le sens où le réel que produit le discours de maîtrise de la science se présente sans faille : tout y est déjà prévu, rien ne lui semble impossible : d’une part, désagrégation des modalités symboliques qu’assuraient dans les groupes humains transmission et génération, en garantissant la stabilité de leur horizon, mondialisation sans butée des échanges et des phénomènes migratoires. Ce qui s’entend comme un discrédit, une défaillance généralisée du Nom-du-Père.

D’autre part –et l’un ne va pas sans l’autre- montée en force de la science véhiculant l’exigence et la certitude qu’elle nous débarrasse de toute contingence, cependant que –rejetant le sujet-, elle en fait le plus contingent des objets. Quelque chose qui s’annonce comme la généralisation d’un sinthome en forme de Père-du-Nom, qui serait anonymisé, interchangeable, voire monnayable.

 

 

Christian Colbeaux 16/VI/03

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