Daniel Zagury : « Comment on massacre la psychiatrie française »

https://static.fnac-static.com/multimedia/Images/FR/NR/33/ca/cf/13617715/1507-1/tsp20210917102555/Comment-on-maacre-la-psychiatrie-francaise.jpg

Le Monde. Publié le 07 octobre 2021

Célèbre pour son apport à la clinique médico-légale, ainsi que pour son courage face aux polémiques qui ont déferlé sur lui à propos de ses expertises de grands criminels – Guy Georges, Patrice Alègre, Michel Fourniret et bien d’autres –, Daniel Zagury, psychiatre honoraire des hôpitaux et auteur de nombreux ouvrages, est aujourd’hui un homme en colère. En témoigne le titre de son dernier livre, Comment on massacre la psychiatrie française. Néanmoins, c’est avec rigueur et sans outrance qu’il décrit la situation actuelle. Article réservé à nos abonnés

Non seulement, dit-il, tout va de mal en pis depuis une vingtaine d’années – fermetures de lits ou réduction du personnel soignant, pénurie d’experts –, mais la sottise des classifications issues du fameux Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), contesté dans le monde entier, a eu pour conséquence la réapparition de pratiques d’un autre âge : contentions, maltraitance, etc. Autrement dit, c’est l’abandon de la triple approche de la folie – biologique, sociale et psychique –, au profit d’un étiquetage unique qui a conduit à une dégradation de la discipline : « On a précipité l’effondrement de la psychiatrie intégrative bio-psycho-sociale (…). Ce qui est condamnable, ce ne sont évidemment pas les neurosciences (…) mais la prétention à l’hégémonie et à l’exclusivisme de n’importe lequel des composants du champ psychiatrique. »

Lire la suite

collectif / vers une déontologie d’état pour les praticiens ?

Suite au décret du 10 mars 2021, quatre psychiatres de la FEP (Fondation européenne pour la psychanalyse) s’adressent au président du Conseil de l’ordre des médecins.

À l’attention du Dr Patrick Bouet, président du Conseil national de l’Ordre des médecins

Cher confrère,

L’arrêté du 10 mars 2021 promulgué par le ministère des solidarités et de la santé est relatif à la définition de l’expertise spécifique des psychologues mentionnée dans le code de la santé publique.

Dans son Article 2, il déclare que « l’intervention doit respecter les recommandations de la HAS propres à chaque trouble du neurodéveloppement et conformes à l’état actualisé des connaissances. Elles s’appuient sur des théories cognitivo-comportementales, de la remédiation neuro psychologique et cognitive et de la psycho éducation ».

Dans son Article 5, l’arrêté prévoit « une évaluation qualitative et quantitative des compétences développementales de l’enfant incluant des tests neuro psychologiques complémentaires ciblant des secteurs spécifiques du développement cognitif et socio communicationnel ».

L’arrêté comporte en annexe une liste des programmes d’intervention à destination des enfants. Ces derniers sont uniquement neuro développementaux et comportementaux.

Lire la suite

Alain Ehrenberg :« La légalisation du cannabis devrait être au centre d’un débat politique jusqu’à présent inexistant »

Cinquante ans après la loi de 1970 réprimant l’usage et le trafic de stupéfiants, l’action publique ne protège en rien la jeunesse des risques du cannabis, constate le sociologue, qui préconise la légalisation et non pas la dépénalisation.

Le Monde, Publié le 20 avril 2021 à 19h00

Tribune. Dans un entretien publié par Le Figaro dans son édition du 19 avril, le président de la République s’est déclaré très défavorable à la dépénalisation des usages du cannabis, affirmant que « les stups ont besoin d’un coup de frein et pas d’un coup de publicité ».

Si la dépénalisation, qui est une mauvaise solution parce qu’elle ne touche pas à la production et au trafic, suscite l’hostilité d’Emmanuel Macron, la légalisation est évidemment encore moins envisageable. Or, c’est elle qui devrait être au centre d’un débat politique jusqu’à présent inexistant.

Malheureusement, le président a adopté ce ton assertif et moralisateur qui caractérise la pensée des gouvernements successifs depuis des décennies, ton qui délégitime tout débat au nom du slogan vague qu’est la protection de notre jeunesse. Or, un débat est essentiel en démocratie parce qu’il permet de clarifier devant l’opinion les raisons de changer ou de ne pas changer de politique. Ce débat est d’autant plus nécessaire que les Français et, surtout, les addictologues (qui sont quand même en première ligne des problèmes sanitaires et psychologiques) sont favorables au changement. Lire aussi Lancement d’une consultation citoyenne sur le cannabis récréatif

Notre législation sur les stupéfiants date de 1970. Prévoyant la répression pénale de l’usage et du trafic, elle a pour objectif de s’attaquer en même temps à l’offre et à la demande. Cinquante plus tard, le constat sur le cannabis est sans appel : la consommation est forte (en 2018, selon l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies, 16,1 % des élèves de 3e ont consommé dans l’année et 42,4 % des terminales l’ont expérimenté) et les trafics sont florissants.

Il faut regarder ces faits en face, tout particulièrement en regard du critère d’efficacité des politiques publiques. Les gouvernements successifs jusqu’à aujourd’hui ne se sont jamais posé la question de l’efficacité de l’action publique. Or, celle-ci est une question essentielle en démocratie.

Activité répressive chronophage

Lire la suite

Décès de M. Élie Doumit

Lisboa, août 2019

M. Elie Doumit, né le 13 août 1936 à Knaitt au Liban, est décédé ce lundi 29 mars 2021 à Lille. Elève de Lacan, dont il suivit le séminaire, membre de l’ALI, M. Doumit exerçait la psychanalyse à Lille, Rabat et Casablanca.

En 1997, M. Doumit fonde l’Ecole Psychanalytique du Nord, devenue Ecole Psychanalytique des Hauts de France – membre de l’ALI « dont le but est de promouvoir un enseignement qui, loin d’instaurer un savoir ésotérique, susceptible de nous conforter dans des positions de maîtrise et de notabilité, tâchera de faire en sorte que nous ne soyons pas enclins à nous enfermer dans notre tour d’ivoire ».

Titulaire d’un doctorat de philosophie des sciences, M. Doumit enseignait l’épistémologie et la psychanalyse à l’Université Charles De Gaulle à Lille.

M. Elie Doumit a fait paraître récemment deux livres aux EME Editions : « Lacan ou le pas de Freud. Mythes et mathèmes » en 2017 et « Le Réel en psychanalyse. Entre épreuve et preuve » en 2019. Un troisième livre est en attente de publication.

M. Elie Doumit a joué un rôle essentiel dans la transmission et la diffusion de la psychanalyse dans notre région, ainsi qu’au Maroc et au Liban.

Hommages

Philippe Collinet : Élie Doumit était un Enseigneur. Il jonglait et faisait tourner les quatre discours dans un dire qui n’appartenait qu’à lui et qui nous laissait sidérés ou ébahis.

Rattrapée par le Réel du grand Autre, sa voix reste inoubliable.

Annie Peltier : Merci d’abord pour avoir accepté d’être mon analyste. Merci pour le chemin parcouru avec vous en analyse et d’abord d’avoir accepté de faire ce voyage avec moi. Merci pour votre enseignement, qui ne cessera jamais de nous enrichir. Merci pour les cours, les séminaires, les journées d’études, les rencontres-débats, les présentations de malades, les après-débats : les repas partagés avec vos invités. Que de souvenirs, à la mairie de Lille, à la Mgen, puis à la fac de lettres. Les lettres si chères à vos yeux, symboliquement. Et enfin, rue Malus et à Binet. Merci Monsieur Le Professeur. Merci Monsieur « Doux Mythe », en nous, il nous arrivait de vous nommer comme cela. Ce jeu de mots, vous le connaissiez, il ne vous a pas échappé, vous l’utilisiez parfois. Si le mythe a un caractère sacré, au jour où vous nous quittez, c’est que désormais vous entrez dans la légende. On ne mesure pas encore la chance qu’on a eue de vous avoir rencontré, eh bien pour tout cela simplement, merci.

La suite des hommages sur le site de l’École Psychanalytique des Hauts de France

Jean-Jacques Tyszler : « Accélération de la surveillance du et par le corps »

Une augmentation des névroses de contraintes ou « névroses d’un-jonction »

La crise sanitaire actuelle nous donne l’occasion de revenir sur notre rapport au corps qui est devenu une obsession nationale et internationale.

Dans notre ouvrage, « Actualité du fantasme dans la psychanalyse [2]», publié avant la crise sanitaire, nous insistions déjà sur le déplacement de la névrose obsessionnelle classique vers des névroses de contraintes.

A ce propos, le philosophe allemand Byung-Chul Han en donne une bonne illustration : « Le sujet performant, épuisé, dépressif, est en même temps usé par lui -même, incapable de sortir de lui-même, d’être dehors, de se fier à autrui, au monde ».

La pandémie, sorte de tunnel sans fin, renforce les injonctions, « un-jonctions », concernant les objectifs et les évaluations d’un sujet réduit à des algorithmes, des séquences chiffrées, face à ses écrans, ses objets connectés, ou dans ses running aux constantes alimentaires et biologiques contrôlées.

Lire la suite

Décès de Moustapha Safouan

Esprit libre, s’il en est, le psychanalyste Moustapha Safouan est décédé ce 8 novembre 2020 à l’âge de 99 ans. J’ai eu l’honneur de le connaître dès 1996, à l’occasion d’une intervention au colloque de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse à Bruxelles. Avec Jean-Louis Chassaing, Moustapha Safouan parraina ma canditature à la FEP.

Liens :

L’hommage de M. Elie Doumit, fondateur de l’Ecole Psychanalytique du Nord

La nécrologie d’Elisabeth Roudinesco dans Le Monde

Biographie

Ludivine François : « Récupération automatique »

Par sa vision et son expérience, Ludivine entraîne chaque lecteur dans un espace ouvert où l’on peut y lire et écrire son identité. Elle amène, celui qui veut bien la suivre, du particulier à l’universel, ce qui signe la littérature, et qui la désigne comme auteur véritable et authentique.
Elle écrit sur la démultiplication de l’identité, la folie, la relation mystique à soi et au divin.
Elle s’est attachée à rendre accessible la littérature aux lecteurs empêchés : les patients en hôpital psychiatrique, les adolescents en difficulté scolaire, les adultes peu familiers avec les livres.

Lire la suite

Benoit Peeters : « Sandor Ferenczi, l’enfant terrible de la psychanalyse »

Note de lecture de Jean-Pierre Lebrun

La biographie de Sandor Ferenczi par Benoît Peeters est particulièrement bienvenue en ces temps difficiles car, c’est loin d’être seulement un travail bien documenté sur le psychanalyste hongrois, très longtemps proche et même intime de Freud, auteur de Thalassa et d’un célèbre Journal clinique posthume. C’est plutôt à un parcours des “chemins de désir” – les architectes appellent ainsi les sentiers qui se forment progressivement sous les pas des marcheurs, des animaux ou des cyclistes, à côté des infrastructures prévues pour eux ; la plupart du temps, on les voit à peine – de celui qui a été appelé “l’enfant terrible de la psychanalyse” que nous convie l’auteur grâce à son talent de conteur.

Enfant terrible, autrement dit, certes, toujours enfant – “Je n’ai donc jamais été adulte”, écrit-il dans les dernières pages de son Journal –  mais enfant terrible parce que rien de la pratique de la cure, de ses avatars, de ses impasses ou de  ses avancées, n’échappait à sa vigilance et à ses préoccupations. L’actualité de son travail à cet égard est évidente et c’est bien ce que l’ouvrage de Benoît Peeters nous fait arpenter, ce qu’il résume d’ailleurs très bien en mettant en exergue de son livre la formule de Lou Andréas Salomé : “Le temps de Ferenczi doit venir”. Disons-le d’emblée : celui que Freud appelait son “paladin” et “grand vizir secret” est manifestement aujourd’hui des nôtres et rien que cela méritait bien qu’on reprenne son parcours. 

Lire la suite

Didier Fassin : « On a remplacé la prévention défaillante par une forme de politique sanitaire avec un confinement rigoureusement contrôlé »

Source : Le Monde, 26/05/20

La plupart des gouvernements du monde ont choisi de mettre en œuvre des mesures draconiennes sans précédent pour éviter la progression de l’infection. Quel sens donner à ce choix ?

Il faut noter que les mesures ont été d’autant plus draconiennes que les pouvoirs publics n’étaient pas préparés et que leurs réponses ont été tardives. On a alors fait rattraper aux citoyens le temps perdu par leurs gouvernants, et on a remplacé la prévention défaillante par une forme de police sanitaire avec un confinement rigoureusement contrôlé. C’est dans ces pays que l’interruption de l’activité économique et sociale a, en général, été la plus brutale et la plus radicale. Mais même là où l’épidémie a été mieux gérée, il y a eu une cessation de cette activité.

Le phénomène est sans précédent. Il se paie d’un double sacrifice. Il y a d’abord une suspension partielle, et variable selon les contextes, de l’Etat de droit, qui va bien plus loin que les restrictions à la circulation, puisqu’elle touche l’équilibre entre les pouvoirs, la possibilité de manifester ou même de protester, le simple droit à mourir dans la dignité. Il y a ensuite une crise économique et sociale, qui se traduit par une récession, une montée du chômage, une austérité à venir et un très probable accroissement des inégalités qui vont laisser des traces d’autant plus profondes que les économies étaient fragiles et que l’Etat social était réduit. Or ce double sacrifice n’a qu’une raison d’être : sauver des vies, ou ce qui revient au même ici, éviter des morts. C’est une politique humanitaire. Conduite à l’échelle de la planète avec un coût aussi élevé, elle n’a pas d’équivalent dans l’histoire. Elle révèle la valeur supérieure accordée par nos sociétés à la vie, entendue comme vie simplement physique, ou même biologique. Que nous soyons prêts à tant de renoncements, imposés du reste de façon très inégale, devrait questionner.

Lire la suite

L’association libre

Voici ce que Freud disait à ses patients :

« Votre récit doit différer, sur un point, d’une conversation ordinaire. Tandis que vous cherchez généralement, comme il se doit à ne pas perdre le fil de votre récit et à éliminer toutes les pensées, toutes les idées secondaires qui gêneraient votre exposé et qui vous feraient remonter au déluge, en analyse vous procédez autrement. Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, des idées que vous voudriez bien rejeter parce qu’elles sont passées par le crible de votre critique. Vous serez alors tenté de vous dire : « ceci ou cela n’a rien à voir ici » ou bien : « telle chose n’a aucune importance » ou encore : « c’est insensé et il n’y a pas lieu d’en parler ». Ne cédez pas à cette critique et parlez malgré tout, même quand vous répugnez à le faire ou justement à cause de cela. Vous verrez et comprendrez plus tard pourquoi je vous impose cette règle, la seule d’ailleurs que vous deviez suivre. Donc, dites tout ce qui vous passe par l’esprit. Comportez-vous à la manière d’un voyageur qui assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu’il se déroule à une personne placée derrière lui. Enfin, n’oubliez jamais votre promesse d’être tout à fait franc, n’omettez rien de ce qui pour une raison quelconque, vous paraît désagréable à dire (…)[1]. »

Lire la suite