De la reconnaissance comme effet de miroir

Miroir

Reprenons l’étude de ce premier séminaire public de Jacques Lacan avec l’expérience du bouquet renversé d’Henry Bouasse. Dans un premier temps, l’expérience apparaît comme la métaphore de la constitution imaginaire du Moi, en tant qu’image unifiée prématurément du Sujet. En effet, le vase caché dans la boîte et les fleurs ne s’unissent que dans l’image virtuelle du miroir concave. Métaphore donc du sujet primitif au corps morcelé, aux prises avec l’anarchie pulsionnelle, qui appréhende dans le miroir une image unifiée de lui-même, telle qu’il y est désigné, nommé.

Mais les choses et l’appareil psychique en l’occurrence, ne sont pas si simples, et Lacan va complexifier quelque peu l’expérience en y introduisant un miroir plan. Le sujet, symbolisé par l’œil, se tient maintenant du côté du miroir concave et il peut percevoir l’unicité de l’image dans le miroir plan, à condition qu’il n’accommode pas son regard sur les fleurs réelles. Cette nouvelle métaphore introduit à de nouvelles notions :

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Le sujet de la psychanalyse

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Si Jacques Lacan s’attarde sur le texte de 1914 de Sigmund Freud, « Pour introduire la narcissisme », pourtant antérieur aux « Ecrits techniques » qui donnent le titre éponyme de son premier séminaire public, c’est qu’avec l’étude de la résistance et du transfert à l’œuvre dans la cure psychanalytique, se dévoile le sujet de l’inconscient, en tant que sujet de la parole, le sujet tel qu’il s’appréhende dans l’expérience psychanalytique. Parce que c’est en tant que le sujet parle qu’il résiste et qu’il transfère. Le sujet parlant lacanien, ce n’est pas le sujet de la philosophie, ni de la médecine, ni de la psychologie, le sujet en tant qu’il parle est la spécificité même de la psychanalyse.

Nous avons vu lors des séances précédentes que le sujet est une fonction symbolique, le sujet est avant tout un sujet parlé, il est parlé bien avant même de naître. Le sujet est parlé par ses géniteurs, sa famille, son environnement et les lois qui y sont en vigueur. Avant même qu’il ne parle, le sujet parlant est un sujet parlé, il naît dans un bain de signifiants, autant de « cadres pré-formés », balisant son être au monde, l’appréhension de la réalité et sa structuration psychique. Cette aliénation au signifiant est originelle, pathognomonique de l’être parlant. Il s’agit d’un enrichissement de la théorie psychanalytique freudienne par l’anthropologie levy-straussienne. Lacan énonce ici un Surmoi qui dépasse largement la conception freudienne d’une instance de contrôle forgée par l’intériorisation des interdits parentaux. Le sujet parlé est une fonction symbolique, le Surmoi en tant que cadre, contenant, dans lequel le sujet parlant, celui de la psychanalyse, se constitue.

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Au commencement était le surmoi

stade miroir bouasse Je vais reprendre le cours du séminaire de Lacan là où nous l’avons laissé la dernière fois, c’est à dire au commentaire de Lacan sur le petit Dick, ce patient dont parle Mélanie Klein dans son article de 1930 « L’importance de la formation du symbole dans le développement du Moi ». Et je vous propose de l’articuler d’emblée avec « l’expérience du bouquet renversé » que Lacan introduit dans la séance suivante du 24 février 1954.

Henri Bouasse, l’inventeur de cette expérience, vient alors de décéder le 15 novembre 1953. Professeur honoraire à la faculté des sciences de Toulouse, Henri Bouasse est fils d’imprimeur et il a publié une « Bibliothèque scientifique de l’ingénieur et du physicien » en 45 volumes de 600 à 900 pages chacun.

L’expérience consiste à placer une boîte ouverte devant un miroir concave. Un vase est posé sur la boîte, un bouquet de fleurs est suspendu à l’intérieur de la boîte. Si l’observateur est bien positionné, s’il est dans le bon angle, il va voir le vase surmonté du bouquet de fleurs.

Lacan présente cette expérience comme un succédané du stade du miroir de 1936, soit littéralement, une substitution, c’est un terme qui appartient au vocabulaire pharmaceutique. Il l’inscrit dans la tradition freudienne, celle du schéma optique de la Traumdeutung. Cette expérience du bouquet renversé est une métaphore du nouage du réel, du symbolique et de l’imaginaire dans la constitution du Moi primitif du Sujet.

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L’efficacité symbolique

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La séance du 10 février 1954 du premier séminaire public de Lacan, sur laquelle nous nous arrêtons aujourd’hui, occupe une place particulière dans le cursus lacanien à plus d’un titre. Ainsi, il en existe 2 versions, celle de J. A. Miller parue au Seuil en 1975, et la version écrite de la main même de Jacques Lacan en 1956, publiée dans le premier numéro de la revue théorique de la toute nouvelle Société Française de Psychanalyse et reprise telle quelle dans les « Ecrits » en 1966. Cette seconde version, la première chronologiquement, est présentée comme une « transposition amplifiée » de la séance. Dans ce N° 1 de « La Psychanalyse », elle cohabite avec un texte du linguiste Benveniste, « Remarques sur la fonction du langage dans la découverte freudienne », et une traduction par Lacan même de la conférence de Heidegger sur Héraclite intitulée « Logos », entre autres articles.

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Le retour à Freud de Lacan

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Au temps de son amitié avec Wilhelm Fliess, Freud s’adonnait volontiers à la numérologie, qui passionnait le médecin berlinois.

Le thème du séminaire de cette année se prête volontiers à un petit exercice de numérologie. C’est à l’abord de la cinquantaine que Freud commence à rédiger des petits écrits techniques, 48 ans exactement en 1904 ; et cinquante ans plus tard lorsque Lacan les commente, il est âgé de 52 ans. Nous voici en 2006, un peu plus de 50 ans après Lacan, lorsque nous abordons, nous aussi ces textes à l’âge qu’ils avaient alors tous 2. Mais au-delà de « l’âge du capitaine », ce cycle cinquantenaire correspond également à des moments clefs de l’histoire de la psychanalyse.

En 1904, la théorie freudienne commence à connaître quelque succès, obligeant son auteur à en fixer quelques règles. En 1953, Lacan qui occupait la présidence de la Société Psychanalytique de Paris, s’en exclu à la suite de divergences quant à la pratique des cures didactiques. Aujourd’hui, depuis l’année 2004, le landernau psychanalytique français se déchire à propos de la réglementation étatique des psychothérapies… Numérologie, quand tu nous tiens…

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L’identification de signifiant

Identification

Le séminaire que Jacques Lacan tient en 1961-62 sur l’identification a ceci de particulier, qu’il ne comporte pas de théorie unifiée de l’identification. Il le dit, et le répète, il ne s’intéresse qu’à la seconde des 3 identifications freudiennes, que Freud qualifie d’identification régressive à l’einziger zug, par laquelle le moi emprunte à l’objet un seul trait, un trait partiel, généralement physique : un détail corporel, une intonation, un geste, une expression. Ce que Lacan traduit trait unaire, qui comme tel réduit l’objet à un seul trait, à une marque qui spécifie l’objet pour le sujet qui se l’approprie. Après l’avènement de l’identification imaginaire, moïque, paranoïaque du stade du miroir, Lacan cherche les voies de l’identification symbolique. L’entreprise ne s’avérera pas si simple, et même si je m’abstiendrais de reprendre comme il le fait en long et en large le graphe du désir, de la même façon que je ne m’engagerais guère sur la topologie du tore, alors florissante, ces 2 inventions lacaniennes pourraient, chacune d’elle, faire l’objet de plus d’une année de séminaire ; le travail de déchiffrement qu’effectue cette année là Lacan dépasse de loin son objectif. Nous avons déjà vu que l’identification à l’image du miroir se doublait d’une nomination, c’est toi, là, dans le miroir, ce qui indique d’emblée l’intrication des phénomènes identificatoires chez l’être parlant.

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L’identification au miroir

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L’homme ne s’adapte pas à la réalité, il l’adapte à lui. Le moi créé la nouvelle adaptation à la réalité et nous cherchons à maintenir la cohésion avec le double (Lacan 1937, sources : archives Dolto).

L’assomption jubilatoire de son image spéculaire par l’être encore plongé dans l’impuissance motrice et la dépendance du nourrissage qu’est le petit homme à ce stade infans, nous paraîtra dès lors manifester en une situation exemplaire la matrice symbolique où le Je se précipite en une forme primordiale, avant qu’il ne s’objective dans la dialectique de l’identification à l’autre et que le langage ne lui restitue dans l’universel sa fonction de sujet. (Lacan, 1949, Le stade du miroir …).

Aux premiers temps de la découverte freudienne, le roman individuel du névrosé rend compte d’une étiologie sexuelle de la symptomatologie, à l’encontre des théories organicistes, dégénératives pour ne pas dire génétiques qui prévalaient alors. Avec la première guerre mondiale, Freud tient compte de l’environnement sociétal du sujet, de « Totem et tabou » en 1912, jusqu’au « Malaise dans la civilisation » de 1929, le sujet de la psychanalyse se déplace de la sphère parentale au lien social. L’élaboration de l’identification le conduit au narcissisme (et inversement), celle de la compulsion de répétition à la pulsion mort. C’est ainsi qu’il ne conçoit rien moins qu’un nouvel inconscient, non plus constitué du seul refoulé, mais champ de bataille de différentes instances, plus ou moins inconscientes, dont l’équilibre règle la pacification, voire l’harmonie.

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Dé(S)entification

C’est donc à propos de la psychologie collective, c’est à dire des rapports à l’autre que pour la première fois le Moi en tant que fonction autonome est amené dans l’œuvre de Freud.

Lacan, 10 février 1954 (Les écrits techniques)

Dans l’article sur « Le Moi et le Ça »,… Freud écrit que le moi est fait de la succession de ses identifications avec les objets aimés qui lui ont permis de prendre sa forme. Le Moi, c’est un objet fait comme un oignon, on pourrait le peler, et on trouverait les identifications successives qui l’ont constitué.

Lacan, 5 mai 1954 (Les écrits techniques)

Freud nous a introduit à un narcissisme conçu comme tout premier mode de relation entre le Moi et l’Objet, en ce sens que tous deux se constituent et se différencient en un même mouvement, en miroir en quelque sorte, sous le régime pulsionnel de l’autoérotisme. C’est d’une identification primordiale que s’origine le Moi, en tant qu’il se différencie progressivement de l’Objet extérieur en se l’appropriant, sur le mode du cannibalisme.

L’identification narcissique se révèle donc être à l’origine même de la constitution du Moi, et de l’Objet, ce que reprendra Lacan dans sa thèse de médecine sur les fondements paranoïaques de la personnalité.

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L’identification totémique

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L’identification s’impose à Freud comme un processus psychique à l’œuvre dans le rêve et le symptôme, comme procédé de détournement de la censure afin d’assouvir – sur une autre scène – le désir sexuel réglé par le fantasme.

Du cannibalisme des 3 essais sur la vie sexuelle publiés en 1905 au Narcissisme que Freud introduit en 1915, il est une étape nécessaire au déploiement de l’extension de la psychanalyse et à la lente élaboration de la seconde topique : c’est une théorisation du lien social, autrement dit de la fraternité, et c’est bien une vision politique, à entendre comme tentative d’historiciser la civilisation humaine qu’est Totem et tabou.

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Identificare

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L’identification, comme vous le savez, occupe une place centrale en psychanalyse, aussi bien en ce qui concerne la pratique que la théorie psychanalytique. La cure analytique elle-même s’apparente à un processus identificatoire du sujet à lui-même. Et c’est bien ainsi qu’est née la psychanalyse, à l’encontre de la suggestion et de l’hypnose que Freud, jeune psychiatre viennois, pratiquait à l’instar de Charcot et Bernheim, dont il avait traduit les textes principaux en allemand. Les « Etudes sur l’hystérie » qu’il mène alors avec Josef Breuer à la fin des années 1880 témoigne de ce passage de la suggestion à l’association libre. Ce fut d’abord « Emmy von N » qui exigea de la laisser raconter ce qu’elle a à dire. Puis, en 1890, « Elisabeth von R. », la première analyse d’une hystérique que j’ai mené à terme dira Freud, analyse qu’il compare à la technique de défouissement d’une ville ensevelie. Avec l’invention de la psychanalyse, le « connais-toi toi-même » de la tradition socratique accédait au statut d’objet scientifique. Du mythe de la caverne à l’archéologie de la psyché, il n’y a qu’un pas.

Le terme d’identification nous vient du latin « identificare », de « idem », le même, la même chose, et il s’apparente étymologiquement à l’idée, l’idéal et l’idéologie. Le dictionnaire philosophique de Lalande nous en donne 2 sens. Un sens transitif, l’action d’identifier, c’est à dire de reconnaître comme identique. Et un sens réfléchi, l’acte de s’identifier, par lequel un individu devient identique à un autre, ou par lequel 2 êtres deviennent identiques, en pensée ou en fait, totalement ou partiellement. Dans son dictionnaire de la psychanalyse, Laplanche précise que ce deuxième sens, l’action de s’identifier, se distingue en 2 : l’identification hétéropathique et centripète, dans laquelle c’est le sujet qui identifie sa personne propre à un autre ; et l’identification idiopathique et centrifuge où, à l’inverse, c’est le sujet qui identifie l’autre à sa propre personne. Les dictionnaires nous introduisent donc à une notion complexe, polymorphe, polysémique, d’emblée ternaire, qui met en jeu la constitution du sujet et ses rapports à l’autre ; et qui suggère un certain rapport à l’idéal.

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